‹ Chants et chansonsChapitre 111 sur 202 · CONFESSION D'UN CURÉ DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

CONFESSION D'UN CURÉ DE CAMPAGNE

Amis, écoutez-moi. Pour rester vraiment homme, N'appartenez jamais au pontife de Rome; Ne vous faites jamais, malgré vous, serviteur De celui qu'on appelle un divin Rédempteur, Il ne faut pas, amis, quand l'enfant vient de naître, Qu'une volonté dise : « Enfant, tu seras prêtre. » Mon pauvre père a dit ces trois mots ténébreux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Et l'on a fait de moi ce qu'on fit de bien d'autres, En exaltant le sort de ces humbles apôtres Qui mouraient saintement en mourant pour la Foi. Tant d'abnégation ne fut jamais en moi. Pourtant je sers l'autel en fervent catholique; Je crois en Jésus-Christ sans être fanatique : Un curé fanatique est un fou dangereux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Amis, ma conscience est rebelle aux oracles, Ma raison n'admet pas ces sublimes miracles Inventés pour nourrir la superstition.

Je mets plus de bon sens dans ma dévotion. Un curé bien honnête est rare, je vous jure ; Le célibat n'est pas un fait de la nature : Vivre seul, toujours seul, est un martyre affreux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Et cependant mon cœur s'émeut, palpite et vibre. Sa voix souvent me dit : « Pourquoi n'es-tu pas libre D'abandonner ton âme à cette ardeur des sens Qui trouble ton esprit de désirs incessants ? Toi, ne devrais-tu pas connaître cette ivresse Oui naît sous un baiser frémissant de tendresse ? » — Je ne puis que du ciel devenir amoureux ! Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Quand, dans notre village, un père de famille Trouve un bon paysan pour épouser sa fille, Tout mon être s'emplit de regrets insensés, Et je deviens jaloux des jeunes fiancés. Je pleure en maudissant le joug qui me condamne A ne plus être un homme en portant la soutane, Et je ronge mon frein de n'être pas comme eux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Quand, en confession, une femme charmante M'avoue en rougissant ses doux péchés d'amante, Contre l'amour charnel je fais une oraison, En me disant tout bas : « La nature a raison. » Au nom du Créateur, je censure, je blâme Ces attrayants plaisirs qui ravissent mon âme ! C'est mon fruit défendu que cette vie à deux ! Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Vierge, je dois passer au travers de la vie Traînant comme un boulet ma fièvre inassouvie ! Je ne suis rien qu'un monstre enseignant la vertu Sans avoir en champ clos pour elle combattu. Aux arguments des sens j'oppose le mensonge, Essayant d'être vrai dans cet horrible songe. Où tout me semble faux, stupide, monstrueux ! Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Mon père, en ignorant, m'a jeté dans ce gouffre Où j'ai déjà souffert tout ce qu'un damné souffre.

de Paul Avciiel. 21!

Il avait écouté les conseils d'un prélat, Afin de m'exempter, un jour, d'être soldat. A dix ans, je vêtis le froc du séminaire Pour m'affranchir, à vingt, du devoir militaire. Puis, au pied des autels, je prononçai mes vœux ! Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Oh ! dès ce moment-là, je ne fus plus un être. Je fus un instrument sous un habit de prêtre ; J'oubliai mes parents pour ne penser qu'à Dieu. Je ne me trouvais bien que seul dans le saint lieu. Les orgues m'enivraient dans mon rôle d'ascète ! Au sacrifice alors la brebis était prête : Mon âme était au ciel, à terre étaient mes yeux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Quand je revins à moi, ma vie était flétrie. Le paradis était mon unique patrie.

J'en montrais le chemin à mes paroissiens : Je faisais des bigots et non des citoyens. Ce n'est pas de ces gens qu'il faut à notre France Si l'on veut la guérir de sa longue soufii'ance ; L'égoïsme n'a pas les instincts généreux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Il lui faut, mes amis, la sage République Que fait l'homme sensé sur la place publique, A la face de Dieu, franchement, au grand jour : Alors pour son honneur on aura de l'amour. On se sentira fier du pays qu'on habite Et sa place au soleil deviendra trop petite... Oui, mais les cléricaux ici-bas sont nombreux. Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Frères, comprenez bien ce que je viens de dire. Ce n'est pas pour blâmer, ce n'est pas pour médire, C'est pour me soulager de ma noire douleur. Je suis si torturé par mon dévot labeur !

Chants et Chanso7ts

J'étais né pour avoir une chère famille, Des enfants bien-aimés, un garçon, une fille... Mais e n'ai que l'espoir du bonheur dans les cieux ; Voilà pourquoi je ne suis pas heureux.

Décembre 1875.

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