A AUGUSTE VACQUERIE
Le Napoléon Trois avait livré la France Malgré Wimpffen, malgré les cent mille soldats Qui dans le cœur encor gardaient une espérance, Et dont le sang bouillait pour de nouveaux combats. Moins Français que ce roi dans les champs de Pavie, Sous les murs de Sedan il trembla pour ses os, Et toute honte bue il préféra la vie A l'honneur de mourir comme meurt un héros.
Tout à coup dans Paris parut la République.
Sa formidable voix retentit jusqu'aux cieux;
Et, trouvant un écho sur la place publique,
Elle arrêta les fous et les ambitieux.
Elle offrit son concours à la France éplorée,
Et, d'un geste, chassa les aigles, les vautours
Qui composaient alors la jeunesse dorée
Dont la morgue emplissait la ville et les faubourgs.
« France, pour te sauver, dit-elle, prends mes filles :
(La fière Liberté, la juste Egalité
;Et la Fraternité, dont les vieilles bastilles
i Etouffaient les clameurs contre la Royauté.
Avec elles, le grand et vrai patriotisme N'a plus pour le progrès un horizon étroit ; Avec elles, la Force et le noir Despotisme N'ont plus de cabanons pour enfermer le Droit.
La Liberté triomphe et fait du peuple un homme.
Galilée a raison de l'Inquisition,
Jean Huss peut attaquer l'autorité de Rome
Sans craindre le bûcher de la dévotion.
Partout vont le Devoir et la Libre Pensée;
Le livre dans l'esprit projette la clarté :
Le sens commun s'impose à la foule insensée;
Le Mensonge pâlit devant la Vérité.
Avec \ Egalité s'en va le privilège.
Un homme en vaut un autre ! Et le droit du seigneui
N'est plus de ces abus que le trône protège.
Aujourd'hui, pauvre ou riche^ à chacun son honneur !
Les hommes sont égaux devant la loi moderne,
Et Diogène peut réclamer son soleil.
La Justice prononce et le Bon Droit gouverne :
Jamais le Vatican n'admit rien de pareil.
Puis, la Fraternité supprime les frontières, Elle ouvre ses deux bras aux peuples opprimés, Elle brave des rois les menaces altières, Et tous les malheureux par elle sont aimés. Elle va visiter la mansarde et la cave^; La misère en tous lieux accueille son. bienfait. Elle adoucit le ton du maître envers l'esclave, Et sa récompense est dans le bien qu'elle a fait. »
« O chère République ! aimons-nous, dit la France. Je crois à ta parole et l'espoir m'est rendu.
1. Allusion aux caves de Lille où souffrirent et mourureut tant de pan vTes ouvriers !
de Paul Avcncl. 303
Ta profonde amitié guérira ma souffrance En remplaçant en moi le sang que j'ai perdu. Et puis, je reprendrai la place politique Que mon rang m'assignait au concert des Etats, Si tu mets dans mon cœur l'amour patriotique Que Carnot inspirait jadis à mes soldats. »
Depuis quinze ans, la France avec la République A fait tant et si bien, que les aventuriers Qui rêvent le retour d'un pouvoir monarchique, En renards très prudents restent dans leurs terriers. C'est qu'un peuple libre est un lion redoutable ! Malheur à l'ennemi qui tombe sous sa dent! Sa majesté longtemps ne serait pas à table, S'il lui fallait croquer un royal prétendant.
Bougival, avril 1885.