LE NOUVEAU QUARTIER LATIN
Air du Carnaval.
Le mois dernier il me prit fantaisie
De faire un tour au vieux quartier Latin,
Pour y goûter certaine poésie
Laissée en moi par un passé lointain.
Dans mon esprit je voyais la Chaumière
Où le cancan se faisait applaudir...
Elle est bien loin, ma jeunesse première,
Et tout cela n'est plus qu'un souvenir. (Bis.)
Après avoir chahuté chez Lahire, Nous entonnions quelques refrains salés, Folles chansons aux effets de gros rire. Que nous lancions vers les cieux étoiles. Pochardinette et la grande Eulalie Faisaient chorus avec Flora-Zèphir...
Qu'ils étaient gais, ces accents de folie ! Et tout cela n'est plus qu'un souvenir.
Qu'il est changé, ce quartier moyen âge Que j'ai connu sans soleil et sans air ! L'étudiant n'y vit plus en ménage ; Il se tient mieux et n'en est pas plus- fier.
3o6 Chants et Chansons
Plus de bérets; la pipe est mal portée. Moi, de mon temps, je fumais à loisir Au Luxembourg ma pipe culottée...
Et tout cela n'est plus qu'un souvenir.
Des boulevards ont remplacé les rues De ce quartier noir, humide, glacé ; Et les maisons maintenant disparues Ont emporté l'histoire du passé.
Lorsque Bullier pétillait d'allégresse^.
Dans ses bosquets, un soir, j'ai vu venir Béranger vieux sourire à la jeunesse^, Et tout cela n'est plus qu'un souvenir.
En vain partout j'ai cherché Bernerette, Blonde grisette aux regards amoureux. Oiseau chanteur de la pauvre chambrette Où je passai tant de moments heureux.
Elle n'est plus la compagne chérie Qui m'apportait la coupe du plaisir Pour m'enivrer d'une ivresse attendrie, Et tout cela n'est plus qu'un souvenir.
J'ai bravé là le pouvoir despotique Du roi qui fut le dernier de nos rois ; C'est en criant : Vive la République ! Que dans le Louvre a retenti ma voix.
En Février, la Liberté captive De ses geôliers parvint à s'affranchir; L'étudiant l'acclamait sur sa rive.
Et tout cela n'est plus qu'un souvenir.
1. Bullier, acquéreur de la Chartreuse, bal public, qu'il transforma eti baptisa Closerie des Lilas. Avec le temps, on dit simplement : BuLLiEil,
2. Le jeudi 11 juillet 1850. — Il habitait alors rue d'Enfer, n» 113j aujourd'hui rue Denfert-Kochereau, en face du jardin du Luxembourg»
de Paul Aveu cl. 307
Si la grisette à présent a voiture,
C'est que son cœur exploite ses amants ;
Mais le quartier pour sa gloire future,
N'en a pas moins les mêmes sentiments.
Si l'étiquette, en chassant la bohème,
Des paresseux a détruit l'avenir.
C'est fort heureux, et je vois par moi-même
Que le quartier n'est plus qu'un souvenir.
Les étrangers ont jeté la richesse
Au spacieux boulevard Saint-Michel,
Et la science, attrayante déesse,
A leurs labeurs donne un but fraternel.
Ces chers élus du Temple des Ecoles
Feront l'orgueil d'une époque à venir ;
Et comme moi, Roumains, Anglais, Créoles,
De ce quartier garderont souvenir.
QUIGNIOT