LE ROUGE-GORGE
J'avais dans mon jardin un petit camarade Qui prenait ses quartiers dans un gros buisson vert ; Il me suivait gaîment pendant ma promenade : C'était un rouge-gorge habitant là l'hiver.
Il allait, voletait de parterre en parterre,
En allongeant le cou vers moi pour me mieux voir,
Et monté sur le haut d'une motte de terre,
Me disait, suivant l'heure, ou bonjour ou bonsoir.
Il relevait la queue et remuait la tête
Avec cet air futé qui dit : « Je suis content;
« Et quoique je ne sois qu'une petite bête,
« Tu peux m'aimer un peu... quand moi, je t'aime tant ! »
de Paul Avcnel. 359
II était familier, il savait me comprendre; II lisait ma pensée et connaissait ma voix; Pour lui je me faisais affectueux et tendre Afin qu'il oubliât le retour aux grands bois.
En le voyant trembler sous la neige ou le givre Que l'âpre vent du nord apporte en nos climats : « Cher ami, lui disais-je, il te faudrait pour vivre « Le ciel bleu, le soleil et non pas les frimas.
« II te faudrait l'aurore aux lueurs matinales,
« Se levant radieuse au fond des horizons;
« Il te faudrait le chant des joyeuses cigales
« Dans les abris touffus des verdoyants gazons.
« Il te faudrait encore à toi, chétif et frêle,
« Le feuillage discret d'un buisson vigoureux,
« Pour y choyer sans peur ta famille nouvelle
« Et cacher le bonheur de tes instants heureux. »
Tout à coup Miro vint, sans bruit, le nez à terre. Et d'un bond calculé happe l'oiseau surpris. Sous sa cruelle dent, il le tient, il le serre, Il le meurtrit, le blesse... hélas ! j'entends ses cris*
J'accours... il est trop tard ! Le charmant petit être Est gisant sur le sol, car Miro l'a mordu... De ma colère alors je ne suis plus le maître. Et je frappe mon chien qui s'enfuit éperdu.
Je ramasse aussitôt l'oiseau qui bat de l'aile Et du pauvre blessé le sang rougit ma main. Son cœur est haletant... sa blessure est mortelle... Je ne lui dirai plus : mon petit, à demain !
Un cri, dans ce moment, à mon oreille arrive, C'est sa compagne à lui qui jette un cri d'effroi.
Il l'entend... ô mon Dieu ! que faire pour qu'il vive? Elle vient, pour le voir, voler autour de moi.
Du pauvre agonisant la faiblesse est extrême, Mais il reprend sa vie en un suprême effort Pour tâcher de revoir encor celle qu'il aime; Il se lève... il la voit et retombe... Il est mort.