‹ Chants et chansonsChapitre 184 sur 202 · UN AMI D'ENFANCE · texte numérisé non relu

UN AMI D'ENFANCE

A MON AMI X***, DÉPUTÉ Air du Carnaval.

Depuis quinze ans l'arène politique .

A bien changé ton esprit et ton cœur, Comme tremplin tu prends la République Pour conquérir et fortune et grandeur.

1. M, Henri RoL-hefort disait un jour, en parlant du dos de M. Alfied Naquet, qu'il avait dû être « moulé dans un cor de chasse ».

de Paul Ave ne/. 35*

Notre amitié pourtant est fort ancienne Et nous causons comme des inconnus, Ta main a froid et tremble dans la mienne Mon vieil ami, tu ne me connais plus.

Te souviens-tu de la verte campagne Où nous passions les beaux jouKs de l'été ? Le ginglet seul était notre Champagne Et le jambon notre poulet sauté.

A nos amours que nous aimions à boire ! Jeanne et Rosa n'étaient pas des vertus ; Tu restes sourd, tu n'en as plus mémoire ? Mon vieil ami, tu ne me connais plus.

Nous commentions, pensifs et solitaires, Dans les grands bois, l'histoire du passé ; Dans nos élans révolutionnaires Nous admirions Saint-Just, Dubois-Crancé, Et remontant à l'histoire romaine, Nous devenions Brutus et Cassius.

Mais tu n'as plus la foi républicaine^ Mon vieil ami, tu ne me connais plus.

Un renégat mérite l'anathème Car il salit l'honneur du député; Regarde-moi, je suis toujours le même : Humble j'étais, humble je suis resté.

La volte-face à présent est dans l'ordre, Le saint devoir tombe dans les abus.

Ordonne donc à ton chien de me mordre : Mon vieil ami, tu ne me connais plus.

Eh bien, Phanor, fidèle à sa nature, Dans son instinct a plus d'esprit que toi. Il est fier, lui, de sa mâle roture Et ce qu'il fait est fait de bon aloi.

Il ne mord pas la main qui le caresse, Il reconnaît tous ceux qu'il a connus, Et pour les siens il garde sa tendresse. Mon vieil ami, tu ne me connais plus.

L'ambition t'a donc tourné la tête Que tu n'es plus avec nos défenseurs; Tu changeras la victoire en défaite Si tu soutiens le parti des faiseurs. Le peuple alors reprendra la bataille, Revendiquant tous ses droits disparus.

Je serai là. Gare à ta peau, canaille. Je suis Brutus, je ne te connais plus.

Villa Soleil, septembre 1888 .

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