‹ Chants et chansonsChapitre 4 sur 202 · DE WIMPFFEN · texte numérisé non relu

DE WIMPFFEN

Pour toute réi)onse, Napoléon III fit hisser le drapeau blanc au haut de la citadelle, et envoya le général comte Ileille porter au roi de Prusse la lettre suivante :

(( Monsieur mon frère,

«. N'ayant pas pu mourir au milieu de mes troui)es, il ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.

<( Je suis de Votre Majesté le bon frère.

(( NAPOLÉON, « Sedan, !'■'■ septembre 1870. j)

Préface. xv

Le feu cessa immédiatement sur toute la ligue. Aussitôt après avoir reçu le général Reille, Sa Majesté Guillaume écrivit de sa propre main la lettre qui suit :

« Monsieur mon frère,

<( En regrettant les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrons, j'accepte l'épée de Votre Majesté, et je la prie de vouloir bien nommer un de ses officiers, muni de ses pleins pouvoirs, pour traiter de la capitulation de Tannée, qui s'est si bravement battue sous vos ordres. De mon côté, j'ai désigné le général de Moltke à cet effet.

« Je suis de Votre Majesté le bon frère.

<i CriLLAU-MK. « Devant Sedan, le !«*■ septembre 1870. »

Le général Reille s'en retourna. Il était sept heures et demie du soir. — Le roi de Prusse se mit sur-le-champ à dicter im ordre pour informer son armée de ce qui se passait et l'engager à n'attaquer que si elle était attaquée elle-même.

Le lendemain Napoléon III se rendit à Donchery, où était le rendez-vous. Là, dans l'humble maison d'un tisserand, le neveu du vainqueur dAusterlitz se constitua prisonnier et livra une armée de quatre-vingt mille hommes. Puis il obtint une audience du roi de Prusse. — Vingtquatre heures plus tard, une calèche escortée de lanciers noirs l'emportait vers Wilhelmshohe, au delà du Rhin. Et la cigarette aux lèvres, il s'éloigna de cette armée qu'on venait de parquer comme un troupeau dans la presqu'île diges. Là, les malheureux soldats, les pieds dans la boue, la tête sous la pluie, mourant de faim, de froid et d'humiliation, attendaient les wagons à bestiaux où l'on allait les entasser pour les transporter en Allemagne. En livrant

XVI Préface.

ces quatre- vingt mille liommes, l'illmtre jils d'Hortense avait livré la France.

Pendant que vingt mille de nos soldats mouraient en ca])tivité de privations et de désespoir, l'homme de Sedan, retiré dans une royale demeure, faisait bonne chère et négociait avec ses vainqueurs pour remonter sur le trône.

Mais le seigneur Bismarck kii dorait la pilule.

Il fut obligé, honteux et confus, de se retirer en Angleterre. Il établit sa résidence à Chislehurst, village aux environs de Londres. Et, le 9 janvier 1873, il y termina sa triste et coupable carrière, entouré de quelques-uns de ses complices, restés fidèles à sa criminelle fortune.

Maintenant, ajoutons que, le 1«^ mars 1871, l'Assemblée nationale avait voté par acclamation la motion suivante:

(( L'Assemblée nationale, dans les circonstances douloureuses que traverse la Patrie et en présence de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de l'invasion, de la ruine et du démembrement de la France. »

C'était justice.

Un gouvernement qui avait dans son passé Strasbourg, Boulogne et le 2 décembre, ne pouvait avoir une fin plus digne de lui.

Saluez, messieurs les bonapartistes !

Quand la lâche capitulation de Sedan fut connue à Paris, il s'éleva de cette grande cité un long cri de rage.

C'était le 4 septembre.

Le déshonnevj- de nos armes était consommé.

Préface. X\'il

Le ministre de la guerre, Palikao, connaissait notre honte depuis la veille, il en avait caché la nouvelle à MM. les députés.

La Chambre était agitée et le peuple anxieux.

Le matin du 4, le mensonge n'était plus possible, la vérité avait parlé.

Paris se leva de bonne heure et résolu, avec l'idée de se rendre au ])alais législatif. Il y avait un grand événement dans l'air.

Le gouvernement avait pris ses précautions. Les abords de la Chambre des députés étaient occupés par des détachements de gardes de Paris à cheval, d'infanterie de ligne et de garde nationale. A partir du pont de Solferino, le quai d'Orsay était interdit et il fallait des laissez- passer pour traverser le pont de la Concorde.

Dès onze heures du matin, les Champs-Elysées, les boulevards et la place de la Concorde s'emplirent de monde. La foule était calme et grave. Elle attendait, mais elle était prête.

A la Chambre, la séance s'ouvrit vers midi.

M. Palikao proposa un comité de défense et le maintien du régime impérial. — M. Thiers ne voulait ni déchéance ni comité, mais une commission de gouvernement.

L'urgence fut votée. Les députés se retirèrent dans leurs bureaux pour délibérer sur les trois propositions.

La séance fut interrompue. Le public sortit de la salle. Alors les gardes nationaux qui étaient postés en dehors crièrent : (( La déchéance ! la déchéance ! »

Le peuple qui était de l'autre côté de la Seine, sur la place de la Concorde, leur répondit par Vive la RepuhUqiie !

La foule se mit en mouvement vers le palais législatif et le pont fut franchi malgré les troupes qui devaient en

XVIII Préface.

défendre l'approche, et cela sans un coup de fusil. La cause du gouvernement était entendue et perdue.

Les gardes de Paris, la ligne et les sergents de ville n'osant pas faire usage de leurs armes, s'étaient mis de côté et l'on avait passé.

Ah ! je me souviens de cette belle journée ! Les cœurs étaient radieux et il faisait grand soleil. Avec quel enthousiasme, sur le pont de la Concorde, nous chantions, chapeau bas, la Marseillaise. Il y avait là Cournet, Velt}^ Barbier et vingt autres. Nous formions le cercle, et la foule qui nous entourait mêla bientôt sa voix à la nôtre. C'était imposant, on était ému, et le sang vous montait à la tête. Cela me rappelait la veille des barricades de 1848. J'étais étudiant alors.

Pour nous, déjà l'empire n'existait plus, il venait de s'effondrer devant le mouvement populaire.

On s'abordait joj'-eux. On se serrait la main, les regards se parlaient. La joie, par exclamations, sortait des poitrines :

« Eh bien, se disait-on, plus d'empire, plus d'orgie, plus de mouchards ! ))

L'empire, c'était la police.

Ah ! la police ! Paul -Louis Courier avait bien raison de dire : La police est le ^:»/«s puissant de tous les moi/ens inventés pour rendre un peuple vil et lâche.

On fraternisait avec confiance. On respirait enfin ! On vivait. Les plus nobles pensées affluaient au cerveau en songeant à la France ; mais on était épouvanté de son abaissement.

Le 4 septembre est une révolution qui peut retrousser ses manches, elle n'a pas une seule goutte de sang aux mains.

La députation de Paris se rendit à l'hôtel de ville et

Préface, xix

s'érigea en gouvernement provisoire. Le lendemain elle s'adjoignit quelques députés et prit le nom de Gouvernement de la Défense nationale. Cette dénomination est due à Rochefort, alors député de Paris, et qu'on tit sortir de prison pour l'amènera l'hôtel de ville.

M. le général Trochu avait été nommé, par remi)ereur, gouverneur de Paris le 17 août. Le décret est daté du camp de Chrdons. Cet homme fut conservé à ce poste ; ce fut un grand mallieur pour la nation française,

La République proclamée, il fallait prendre un républicain pour la défendre, et laisser ce Breton j\ ses études théoriques sur l'art militaire.

M. Trochu a commis un grand crime, c'est de se faire un devoir de garder un poste où il fallait une autre capacité que la sienne. Comprend-on un homme qui accepte de défendre une ville en en déclarant la défense impossible? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qui voulait-on tromper ? Où voulait-on en venir ? — M. Trochu, Breton et catholique, ne pouvait être à la hauteur des circonstances et des événements : la démocratie l'effrayait ; aussi appelait-il la défense de Paris une héroïque folie.

Il faut avoir été enfermé dans Paris pendant le siège : (jue d'abnégation, que de sagesse, que d'héroïsme dans cette population parisienne ! — L'odeur de la poudre et le bruit du canon avaient transfonné ses habitants. On attendait, on espérait, on souffrait sans se plaindre. La haine du Prussien donnait du courage en faisant penser à la Patrie.

Ah! que j'ai vu de dévouements obscurs et sublimes pendant ces cinq mois de misères !

Des femmes, jouant leur vie tous les jours pour sauver leur famille, se priver de la nourriture nécessaire pour la laisser à leurs petits enfants. Dans les faubourgs, elles

XX Prèjace.

ensevelissaient les morts ; aux remparts, elles pansaient les blessés.

Il faut avoir assisté, comme moi, à ce siège mémorable pour pouvoir maudire M. Trochu en toute conscience et comme il le mérite. Son entêtement de Breton a fait plus de victimes que les boulets allemands. Pauvre homme à cervelle étroite, il croyait à l'eucharistie, aux neuvaines aux messes, aux cierges brûlés à sainte Geneviève, mais il ne croyait pas à la victoire. Elle n'était pas utile à Rome.

Si M. Trochu avait eu dans Paris l'énergie et l'activité que M. Gambetta déploya dans la province, la France n'aurait pas subi une paix honteuse.

En résumé, M. Trochu, dans son incapacité notoire, défendit Paris en fervent catholique. Il mit sa croyance religieuse avant son honneur militaire. Il prit à tâche, en un mot, de réaliser le projet de M. de Bismarck, il fit cuire Paris dans son jus ^. Et après cinq mois de siège et de souiïrances horribles pour les assiégés, ce clérical galonné est retourné souriant et le cœur léger (comme M. Emile Ollivier) à ses Pater et à ses Ave. Aujourd'hui, caché dans le fond d'une province, il se croit encore un homme de génie.

Ah ! le pauvre homme !

Je ne veux pas quitter la plume sans parler de mes idées et de mes chansons politiques. Je serai bref. Mes couplets m'ont été suggérés, pour la plupart, par les événements qui ont surgi en France depuis "\angt-cinq ans. Ils en sont un pâle et triste reflet.

Je suis républicain, parce que je crois que la République est le seul gouvernement digne d'un grand peuple comme le nôtre.

1. Mot attribué au ministre prussien, surnommé aujourdhui le Chancelier de fer.

Préface. xxi

Le droit divin, en notre temps, est une absurdité, et le droit du plus fort n'engendre jamais que le despotisme. — Un coup de force est une usurpation et une violation de la loi. — M. de Bismarck a mis sur son drapeau : La force prime le droit, c'était pour le bien de sa cause. Cela n'empêche pas qu'une telle parole, au milieu du xix** siècle et en pleine Europe civilisée, est celle d'un barbare. Alexandre le Grand, Alaric, Genséric, Attila et Napoléon I^"^ avaient la même devise.

Les conquérants, pour les peuples, sont toujours de grands meurtriers, tandis qu'un peuple ayant foi en sa souveraineté n'est jamais un bourreau; son gouvernement doit être paternel et équitable. La loi du nombre fait la force du droit.

La royauté, depuis qu'elle existe, n'a jamais été soutenue que par des courtisans voulant jouir de ses privilèges, attendu qu'il n'y a pas de monarchie sans injustices et sans faveurs. — La République est le gouvernement de tous pour tous. C'est le règne des capacités. Pour arriver aux honneurs en République, il faut l'expérience et le savoir ; en royauté, il suffit d'être médiocre, rampant ou plat, mais protégé.

Chateaubriand a bien raison de dire que de tous les partis politiques le parti démocratique est le seul en progrès, parce qu'il marche vers le monde futur. En effet, il s'avance escorté du droit et de la justice. Ne naissons-nous pas tous égaux? Pourquoi changer l'oidre des clioses ?

En politique, chacun a son rôle, même les vaudevillistes et les chansonniers. Ils sont utiles. Ils ont une mission. Ces poetœ minores, sous une forme légère, donnent quelquefois de bons conseils et souvent de profitables leçons aux f/raîids, dont les petits devraient savoir tirer avantage.

XXII Préface.

La critique ou la censure qui s'applique aux premiers peut servir à diriger la conduite des seconds.

Est-ce que, par exemple, les républicains ne trouvent pas un enseignement dans ce couplet d'un vaudeville d'Etienne Arago, qui a trait à un roi chasseur de Fontai- ; nebleau et de Compiègne?

Ce prince, il aimait trop la chasse :

Je n'aime pas un roi chasseur.

A la chasse le temps qu'on passe

Est perdu pour notre bonheur.

Cet exercice endurcit trop le cœur !

Verser le sang avec indifférence !

Mais voyez donc où cela nous condviit :

C'est par les lapins qu'on commence ;

C'est par le peuple qu'on finit.

L'allusion que contient ce couplet n'a jamais échappé aux spectateurs, et, chaque fois qu'il était chanté, il avait les honneurs du Vis.

Depuis 1870, j'ai assisté à une écœurante comédie politique qu'on pourrait appeler les Étrangleurs.

N'ai-je pas vu les partis monarchiques se liguer pour étrangler une troisième fois la République ?

Les royalistes de la branche aînée ont essayé de faire s'embrasser les têtes coupées de Louis XVI et de Philippe-Egalité ; puis les fusilleurs du Maréchal Ney sont venus tendre la main aux fusilleurs du duc d'Enghien, sans se préoccuper du sang qu'ils ont aux doigts. Peines perdues ! Le lys, le coq et V aigle ne peuvent pas se coaliser. Ce serait trois têtes pour un même diadème ; c'est impossible ! — Aussi la République est-elle restée debout, comme valant beaucoup mieux que le moins mauvais de ces trois régimes.

Avant de livrer à l'impression la cinquième édition de

Préface. xxiii

mes chansons, mon éditeur me prie d'ajouter quelques lignes aux pages précédentes de ma Préface pour la mettre au point des derniers événements.

J'ai dit quelque part que, si j'étais chansonnier, je devais cette destinée aux cou])s de fusil du boulevard Montmartre en décembre 1851, et je ne me doutais guère alors que mes couplets, travei^sant tant de convulsions politiques, arriveraient jusqu'au coup de zagaie du Zululand.

Aujourd'hui, les extrêmes se touchent. Verhuel est mort et Xabaugo aussi. L'un avait commencé et l'autre a terminé l'histoire de la dernière famille héréditaire du nom de Xapoléon. Ce drame dynastique est complet, il a un commencement, un milieu et une fin. Cet amiral hollandais et ce soldat zoulou sont les deux cariatides que l'histoire sculptera pour orner le tombeau du second empire. L'un est le bon ange du prologue, l'autre le mauvais auge de l'épilogue de cette }>arade impériale.

Xous n'en parlerons plus, la farce est jouée.

]Maintenant nous tournerons les yeux vers cette politique républicaine ferme, honnête et progressive que doit suivre M. le Président. Xos ministres du moment (décembre 1879) ne sont pas assurément à la hauteur des événements ; mais nous espérons que lorsque des hommes tels que ^IM. Gambetta, Eugène Spuller, etc., accepteront le pouvoir, ils feront de la France une grande République, où le cléricalisme, cet ennemi de toutes les libertés, baissera la tête et sera forcé de porter sous d'autres cieux sou hypocrisie béate et ses menées ténébreuses ; car, sachons bien une chose : c'est que la décadence des races latines n'est venue que de la prépondérance des robes noires dans lem-s gouvernements.

Ah ! monsieur Jésus-Christ, que d'infamies elles ont

■mmises en votre nom !

XXIV Préface.

Je ne crois pas pouvoir mieux terminer cette Préface qu'en remerciant la presse des encouragements qu'elle m'a donnés. Je suis heureux de dire que sa bienveillance et son patronage ont contribué pour beaucoup au succès de mon li\Te. J'ai été foit sensible à ses éloges et je lui en témoigne ici toute ma reconnaissance.

15 décembre 1879. (5-^ édition.)

Je n'ajouterai, à propos de cette nouvelle édition, que quelques lignes à cette Préface pour mentionner la douleur immense que la perte inattendue de Gambetta causa à la France républicaine.

Gambetta est mort à Ville-d'Avray le 31 décembre 1882, âgé de quarante-quatre ans, sans avoir vu se réaliser les importantes réformes gouvernementales qui avaient été l'objet unique de ses profondes études. Il avait consacré sa vie au relèvement de son pays par la Eépubliijue. Il aimait la France en grand patriote, et son puissant génie l'avait placé au premier rang de nos orateurs politiques.

La mort de Gambetta a été, comme l'a dit Victor Hugo, une grande di-spantion.

le"" septembre 1SS3. (6« et 7» éditions.)

L'esprit public n'a jamais mieux apprécié la chanson qu'aujourd'hui. Elle a une importance qui la rend parfois populaire, et sur un sujet déterminé jette, sous une forme

Préface. XX v

plaisante ou originale, le ridicule ou la critique. Nous pourrions en citer bien des exemples. Certaines choses se disent mieux en vers qu'en ju-ose.

La liberté illimitée que donne le gouvernement de la République permet de répandre la chanson, et quand elle frappe juste elle est acclamée par tous. Elle n'a donc plus une existence clandestine lorsqu'elle est politique ; sous la monarchie et l'empire, elle était obligée de rester manuscrite pour passer de main en main. Sous la République elle s'imprime, se vend et se lit comme un article de journal, mais il faut savoir : ou la chanter ou la lire.

La chanson, on n'en peut douter, Est une corde de la lyre ; Peu de gens peuvent la chanter, Encore moins savent la lire.

Il en est donc pour elle, comme pour la fable.

Que de personnes sont incapables de faire valoir les beautés poétiques, les traits d'esprit, les leçons de morale de la Fontaine ou de Béi'anger !

Certes, une chanson est difficile à dire quand on n'en connaît pas le timbre ancien ou la musique nouvelle qui l'accompagne. Un bon diseur est rare, un bon chanteur encore plus rare. A cela vous me direz, cher lecteur, qu'une chanson doit être chantée et non pas lue. Soit! mais il y a pourtant des chansonniers dont les œuvres supportent la lecture, en l'absence de la musique. Je ne parle pas ici des chansons quotidiennes des cafés-concerts, qui sont pour la plupart de sottes élucubrations négligées, débraillées et ordurières, mais presque toujours bien exécutées par l'artiste chanteur. En ce cas, c'est le chanteur qui fait la chanson.

La chanson qui a un certain côté littéraire n'est appré-

XXVI Préface.

ciée que par les dévots de la chanson, c'est-à-dire par les rares amateurs de ce petit art lyrique.

Que de gens croient perdre leur temps en ouvrant un volume de chansons !

Le premier venu ne soupçonne pas qu'une idée, utile» sérieuse ou gaie, peut être contenue dans le refrain d'une chanson. Il est vrai qu'il y a des chansonniers qui ne cèUhi'ent que le bon vin, l'amour et les belles; je ne suis pas de ceux-là. — J'ai fait mes chansons politiques dans la ligne démocratique ; mais avant de les publier, mes amis m'ont dit que la politique était d'une bien froide lecture ; ils avaient peut-être raison ; et puis, tout le monde n'ose pas chanter un refrain devenu populaire : il y a tant de timides dans l'humanité ! les Funérailles de Victor Noir, la Vache à Gambon par exemple, sont plus compromettantes pour le bourgeois pur sang, que L'pied qui r'mue. Voilà pourquoi j'ai ajouté quelques chansons gauloises à mon recueil de combat.

Je me suis rendu à ces justes observations, en pensant que nous sortons à peine d'une époque où l'on disait encore avec une honnête conviction : Il ne faut pas parler politique, la politique ne nous regarde pas... C'est ainsi que raisonnait dans ma jeunesse le monde bourgeois. Et cependant, c'est toujours la bourgeoisie qui a fait les révolutions ! Mais aujourd'hui, nous ne sommes plus sous Louis-Philippe ou sous l'empire, nous sommes à un siècle de l'immortelle émancipation française de 1789. Les idées ont marché et elles ont apparu au peuple en pleine lumière. Il faut donc adopter les meilleures et concourir à leur propagation.

La bonne politique assure et développe les affaires, et plus les affaires sont nombreuses, plus grande est la prospérité du pays.

La politique dépend de l'instruction et du civisme du

Préface, xxvii

peuple. Supprimez les ignorants et vous aurez de bons citoyens. — Qui ne prend pas })art à la politique progressive dans la mesure de ses moyens, est indigne du bulletin de vote, et rentre dans le troupeau des inutiles, des peureux, des paresseux et des intrigants. Les faiseurs sont de tous les gouvernements, pourvu qu'à chaque changement de régime, ils pèchent plus ou moins en eau trouble. Ils sont la plaie de la nation. La prospérité de F Etat dépend de la stabilité et de la confiance que la majorité des citoyens a dans l'intelligence et l'honnêteté de son gouvernement, surtout lorsqu'il gouverne pour tous et i)ar tous.

Les coups de force n'ont jamais fait le bonheur du peui)le : — Brumaire est venu échouer à Waterloo et le Deux décembre a fini à Sedan! La France en a été a})pauvrie, dinjinuée et abaissée. Mais un peuple assez sage pour se gouverner en humanisant les lois et en les resi)ectant, devient toujours grand et fort avec le temps. C'est pour cela que je crois à la République et que j'ai combattu le second empire. La vie d'un peuple est toujours subordonnée à deux choses, à la patrie et à la vérité ; sans cela, il végète, s'annihile et disparaît tôt ou tard sous la main autoritaire de quelque despote ambitieux.

Voilà bien de grandes plirases, me direz-vous, lecteur, à propos de chansons ! Mais c'est que la chanson, en certaines circonstances, est une arme, et c'est de cette arme que je me suis servi pour soutenir les idées qui m'étaient sympathiques et pour combattre celles que je croyais émises pour supprimer les droits et amoindrir les devoirs.

On verra dans le présent volume que je n'ai pas désarmé avec la chute de l'empire et que je suis toujours resté au premier rang des combattants de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

XXVIII Préface.

J'ai toujoui's su conserver mon entière indépendance. Je le dis quelque part du reste :

D'aucun parti mon vers n'est prisonnier.

Les partis sont de petites églises que dessert un homme de talent pour satisfaire son ambition.

Les chefs de partis, en morcelant la foi républicaine, affaiblissent le culte qu'on doit avoir pour le régime républicain, et, dans un intérêt pereonnel souvent, ils sapent, chacun à son tour, tout nouveau ministère. Ote-toi de là que je m'y mette ! pensent-ils.

Ce n'est pas là du vrai républicanisme, et ce n'est point par une telle manière d'agir que l'on rend inébranlables les assises d'une république.

Les rancunes personnelles de certains chefs de groupes républicains ont fait plus de mal à la Ecpublique que les menées réactionnaires.

Que demande la France républicaine? Le travail et la paix.

Que font les groupes, les demi-groupes, les quarts de groupes parlementaires? Ils engendrent la désunion.

Si vous n'êtes pas de tel ou tel groupe, vous êtes mis à l'index, en suspicion!

Ces subdivisions d'opinion diminuent l'autorité du parlement et compromettent sa dignité. Et c'est ainsi que vous donnez à un prince ou à un aventurier quelconque l'occasion de se poser comme un sauveur devant la nation. La France a déjà passé j'ar là, et l'histoire impartiale nous dit ce qui lui en a coûté.

Que la haine, la sottise, la jalousie, désarment donc une bonne fois ! Et que les républicains ne forment plus qu'un seul groupe, un seul parti sans épithète : Le grand

Préface. xxix

imrû réjnihlicain! La France alors sera à l'abri des visées dictatoriales ou des coups d'Etat césariens. — C'est par acquit de conscience que je fais ces réflexions, car je sais bien, hélas ! que c'est fort difficile et que ce que je demande sera impossible à obtenir, tant que les ambitions personnelles voudront passer avant les revendications nationales.

Depuis 1870, j'ai suivi pasàpas la politique incertaine, cauteleuse et boiteuse de nos gouvernants, et j'y ai trouvé plus de sujets de chansons que je n'en pouvais faire. J'ai conservé, malgré cela, comme objectif, dans mes couplets, la prospérité de la Réi)ubUque et la grandeur du pays. Patriote républicain est le seul titre qu'un citoj'en français ambitionne, s'il veut donner à la France la place glorieuse qu'elle doit occuper parmi les nations, surtout s'il est chansonnier, parce qu'il a pour premier auditeur le peuple et que le peu})le est le seul souverain puissant et éternel dont le pouvoir repose sur l'amour de la patrie.

9 décembre 1888.

DE

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