‹ Chants et chansonsChapitre 72 sur 202 · LE DEUX SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE DEUX SEPTEMBRE

J'ai vu, la nuit, en rêve, une femme voilée ; Son costume était sombre et son front attristé. Elle pleurait, assise, auprès d'un mausolée Sur lequel on lisait : « Ci-gît la Vérité ^ » Elle tourna vers moi ses yeux remplis de larmes; Elle me dit : « Entends ces sifflements d'obus, Ces cris désespérés mêlés au bruit des armes ! La patrie est en deuil, ami, ne chantons plus.

« Observe le maintien de nos grands personnages : On sent la trahison percer sous leur serment; Ils ont beau mettre un masque, on lit sur leur visage Tout craque sous leurs pieds, c'est un écroulement. Là- bas, le canon gronde et la France chancelle; Ils rougissent enfin des honneurs qu'ils ont eus ! Quels sont donc les projets que leur âme recèle ? La patrie est en deuil, ami, ne chantons plus.

1. M. Cousin-Montauban, comte de Palikao, alors ministre de laf guerre, connaissant nos désastres, refusa de dire la vérité à MM. les membres de la Chambre des députés. Il en avait été instruit par le colonel Dastugue, du 11« chasseurs, qui était venu par le train express du champ de bataille de Sedaa à Paris.

de Paul Aveiiel. 131

« C'est un sauve-qui-peut sans doute qu'ils méditent : Leur personne d'abord, et notre France après; Leur basse ambition fait encor qu'ils hésitent, Mais vienne le danger, à s'enfuir ils sont prêts. Ils sont passés pour eux ces beaux jours de folie Où le vice effronté souffletait les vertus. Le calice est amer, ils nous laissent la lie ! La patrie est en deuil, ami, ne chantons plus.

« L'espace est sillonné par des voix inconnues Qui se parlent tout bas, qui colportent partout Des présages affreux. La peur nous vient des nues. On sait sans écouter; sans voir on entend touti. Paris est entouré d'un horrible mystère : Sommes-nous triomphants, ou sommes-nous vaincus ? Que se passe-t-il donc pour la France sur terre ? La patrie est en deuil, ami, ne chantons plus. »

Et qui parlait ainsi 1 — C'était Chanson, ma mie,

Ma Fée à moi, ma Muse. Elle pleurait, hélas !

Cherchant à réveiller la valeur endormie

Des héros de l'empire... Elle ne pouvait pas.

N'ayant point dans la gorge un chant de Marseillaise,

Elle invoquait en vain le sang des Décius ^,

Et Badingue à Sedan se rendait à son aise.

La patrie est en deuil, Chanson, ne chantons plus.

Paris, le 3 septembre 1870.

Page 1