LA FAIM
Le spectre de la vie est un grand spectre sombre, Morne, blafard, horrible, affreux,
Qui traîne sa maigreur et ses haillons dans l'ombre Comme sa lèpre un vieux lépreux.
Moi, je l'ai rencontré dans les quartiers fétides Et noirs, rampant le long des murs;
Son œil cave, enchâssé dans un réseau de rides, M'a lancé des regards impurs.
J'ai frémi quand j'ai vu que ce vampire infâme Hantait le bouge et le taudis,
Pour torturer des corps dont il arrachait l'âme, En riant des pleurs et des cris.
J'ai vu sur son visage étinceler la joie
Aux souffrances des malheureux.
Et sa lèvre sourire en emportant sa proie Serrée entre ses bras osseux.
Des milliers de martyrs jonchent sa sombre route. Son corps hideux suinte la mort.
Il jette dans le cœur du pauvre, goutte à goutte. Le déshonneur et le remord.
O riches ! secourez le malheureux qui tombe Sous son impitoyable main :
Car ce spectre drapé dans un linceul de tombe Est inflexible : c'est la faim !