LE SANG
Couchés, brisés, hachés par l'horrible mitraille, Les mourants sur les morts s'appuyaient pour mourir; Et du fond des forêts aux bruits de la bataille Les corbeaux alléchés se hâtaient d'accourir. Leur croassement rauque était le glas funèbre Qui succédait, sinistre, à l'œuvre du canon... Pour les âges futurs le sang rendait célèbre Un champ dont les Français voudraient cacher le nom!. Ah ! sois maudit. Napoléon !
Partout du sang, la mort ! A travers la nuit noire. On entendait au loin la plainte d'un mourant; Touchant au cœur, ce cri réveillait la mémoire. C'était un vieil ami, quelquefois un parent. On écoutait alors d'une oreille affolée Pour recueillir l'adieu du pauvre moribond... Plus rien ! — L'âme s'était brusquement envolée, Quittant un corps troué comme on quitte un haillon. Ah ! sois maudit, Napoléon !
Quand l'aube du jour vint éclairer le carnage. Le dernier des blessés avait rejoint les morts. Bismarck, vainqueur, était un très grand personnage. Et dans le sang marchait sans le moindre remords. La dévastation régnait en souveraine Où la charrue avait fécondé la moisson, 1
Et le fermier pleurait en regardant la plaine Que promettait fertile une belle saison. Ah ! sois maudit, Napoléon !
Honnête laboureur, tu pleures la récolte Que ton rude travail avait su préparer
de Paul Avenel. 149
Contre le sang humain ton esprit se révolte; Dans quels raisonnements vas-tu donc t'égarer? Qu'importe une moisson au conquérant superbe Dont la postérité doit conserver le nom? Aujourd'hui, l'incendie a dévoré la gerbe; Demain, il détruira la grange et la maison. Ah ! sois maudit, Napoléon !
Insensé, tu crois donc avoir le droit de vivre En dehors des périls des royaux attentats ? La guerre forcément à ses hasards te livre; Ta personne^ tes biens dépendent des soldats. Si tu vis entouré d'une chère famille, Peux-tu pour la sauver payer une rançon ? Non. — Ton garçon est grand et ta fille est gentille; Bien. — On prendra ta fille, on tuera ton garçon. Ah ! sois maudit, Napoléon !
Guillaume, un vieux Teuton de la vieille Allemagne, En relevant le gant que lui jetait un fou, Voulait parodier Brennus et Charlemagne En prenant de sa main la France par le cou : Le hasard des combats seconda son audace; Sa couronne royale en reçut un fleuron, Mais la France y perdit la Lorraine et l'Alsace. Et leur sein déchiré saigne sous son talon. Ah ! sois maudit, Napoléon !