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Chants et poëmes

Et les mots complaisants donnaient à ses pensées La forme avec le son; mais leurs bandes pressées Subissaient l'abattis que faisait le chasseur, Inexorable archer dans le ciel du penseur. Tout clan s'arrêtait devant ce mais! terrible, Ce mot inquisiteur, du bon sens irascible, Accusateur public dont l'auteur scrupuleux Apostrophe ses vers, agiles ou boiteux.

Alors devant ce mais! il tombait mille têtes. 11 n'était point de cieux, il n'était point de faîtes D'où le vers ne roulât sous le sombre grattoir. Je croirais volontiers que, comme à l'abattoir, Les innocents tombaient ainsi que les coupables. Toujours l'abus suivit les lois inexorables. Quand l'éditeur venait pour glaner au sillon, Au lieu d'un manuscrit, il trouvait un brouillon.

Ce brouillon éternel de son dernier ouvrage Suivit Zahasvardus jusqu'aux bornes de l'âge ; Mais, lorsque vint sa fin, il l'avait tant gratté (Quel cœur ne fut jamais par son zèle emporté ?) Qu'il cria, l'encre aux mains : « Divine poésie î 0 loi que je servis de mon mieux dans ma vie, Ne pourrai-je laisser un gage de ma foi «Qui soit un monument de mon amour pour toi?

CHANTS ET POttflfES. o

Je sens que je me meurs ; déjà ma faible haleine Flotte dans ma poitrine et s'exhale incertaine; Je voudrais d'un regard bénir mon manuscrit. » On le lui donne, on cherche en vain le texte écrit. Par un dernier effort, il feuillette les pages; Toutes ont à leur front les sinistres ravages Dont les frappa l'arrêt d'un esprit trop craintif. A la fin, le mourant, de son coup d'œil furtif, Dans ce désert complet qui suivit la bataille Ne trouva qu'un seul mot laissé pur la mitraille ; Mais ses cinq lettres d'or y répandaient le jour : C'était le mot de Dieu, c'était le mot amour.

« Ah ! j'y suis arrivé, dit-il; bonne espérance !

Mon ouvrage est complet : il offre la substance

Que je sus dégager d'un commentaire obscur.

Mon sujet apparaît et translucide et pur.

Je rends grâce à mes jours si longs, dont le grand nombre

Permit à mes travaux de le montrer sans ombre. »

Pour titre il écrivit sur le mot radieux : Le roman de la ferre et V histoire des deux.

Prudent Zahasvardus, j'admire ta sagesse-. Je te suivis de loin, et cependant je laisse

Des mots trop épargnés du paresseux grattoir. Pourtant, en cherchant bien, au fond Ton pourra voir Le même mot aussi flotter sur chaque page. Craintive comme toi, mais sans doute moins sage, J'admire ta raison sans pourtant l'imiter, Par respect pour ce mot que je veux répéter.

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