LA LUNE
La lune est calme et douce; elle est l'astre d'après, Le revers de la page à midi publiée, La placide veilleuse éclairant les regrets ; Elle est l'œil qui perdit son feu dans la veillée ; Elle éclaire nos pas sans colorer les fleurs; Cet astre sans rayons n'échauffe pas leur sève ; Le soleil est l'amour, la lune en est le rêve. Aurore de la nuit, elle n'a point de pleurs. Riche est le jour; la nuit compte avec la fortune : L'or est pour le soleil, et l'argent pour la lune. Trop faible pour donner la nuance aux rameaux Qui portent pour l'amour les roses enchantées, Dans nos champs endormis ses lueurs argentées Ne laissent leur couleur qu'aux pierres des tombeaux. Cette vierge des nuits a pourtant le sourire, Mais le feu sans éclat, le bonheur sans délire ; Elle est le lendemain, elle n'est pas le jour. Son doux foyer caresse et jamais il n'embrase. Sa beauté nous séduit, sans nous donner l'extase. Elle est l'amitié, non l'amour.
Voilà le vendredi, c'est le marché de Vire.
On s'agite à la ferme, et Dubourg vient de dire
D'amener le bétail qu'on doit vendre aujourd'hui.
Il est debout : déjà sont rangés devant lai
Les amis dvautrefois, aujourd'hui marchandise.
Tristes proscrits, sortez de la terre promise.
Pour aller où ? Qui sait ? Nul n'ose le prévoir.
Un instinct douloureux les fait vers le manoir
Tourner de longs regards comme l'enfant qui pleure.
La vache que Ton sort de sa noire demeure
Où son flanc maternel a déposé son veau,
D'un beuglement plaintif attriste le hameau.
Elle voudrait rentrer dans rétable chérie,
Prison pour l'étranger, mais pour elle patrie.
Quel noir pressentiment la fait se révolter?
Jamais on ne la voit au lien s'agiter.
Elle suit chaque jour, soumise et confiante,
La main qui la conduit à l'herbe verdoyante,
G 2 CHANTS ET POEMKS.
Qui prend son lait si doux, qui l'entraîne vers l'eau.
Frappée en ce moment d'un sentiment nouveau,
Elle tourne cent fois sa tête vers rétable,
D'où son veau lui répond par un cri lamentable.
Comme prenant racine au sol hospitalier,
Elle vient de s'étendre à l'ombre d'un pommier,
Et, prise de tendresse à cette heure fatale,
Elle donne un baiser à la terre natale.
Ici, c'est l'ornement et l'effroi du hameau, Le roi des champs fleuris, le pétulant taureau. Hier il promenait sa majesté hautaine, Précédant son troupeau des coteaux à ia plaine; Enivré de bonheur, comme l'homme de vin, 11 jetait de ses pieds la terre au ciel serein. Délirant par le sang, ébloui par la vue, De ses rugissements il frappait l'étendue, Et, comblé des faveurs de ces paisibles lieux, 11 se croyait sacré, puisqu'il était heureux. Il semble tout à coup que sa grandeur s'efface. Marqué pour le départ, œil morne et tête basse, Sans daigner protester, il attend son arrêt : Il se sent détrôné. Quel est donc ce secret Qui révèle au proscrit la défense impossible ? Un jour il sent le poids du regard inflexible ;
Le protecteur se change en froid calculateur, Et l'homme et l'animal se quittent par le cœur. Et pourtant ses naseaux hument encor la brise ; Sa vue entre les fleurs erre encore indécise... 0 bonheur î Dieu caché qui fais tout resplendir ! Quand tu fuis tes élus, ils n'ont plus qu'à mourir.
Le sort s'impose h tous sans espoir qu'on le fuie :
La servante à son tour fait s'avancer la truie.
Condamnée à la graisse, en sa triste prison
Elle n'a pu fixer dès longtemps l'horizon ;
Elle sort éblouie, hébétée, aveuglée.
Cependant l'air des champs de son haleine ailée
La fait se souvenir des plaisirs d'autrefois.
Secrets de la nature, ô créatrices lois,
La condamnée à mort comprend la délivrance.
Haletante, oppressée, en roulant elle avance,
Et ses pas inexperts, qu'on força d'oublier,
Sous l'instinct du bonheur reprennent leur sentier.
Tout à coup sur ses yeux un rayon de la vie
Dessille au grand soleil sa paupière endormie;
Elle sent des parfums ignorés dès longtemps
Et, sous l'impression de l'air libre des champs,
Elle reviendrait vite à rapprendre la vie.
Une source, un pommier, un peu d'herbe fleurie,
Et l'existence à flots reprend son cours vainqueur. Oh! contre toi, Nature,, il n'est point de boudeur.
Et toujours le fermier stimule, presse, appelle. Plus d'un encore est pris à sa voix paternelle.
La brebis vient aussi, liée avec sa sœur,
Et semble indifférente à force de douceur ;
On la pousse, elle va. L'on crie, elle s'effraye.
Elle arrive en bêlant, broute au pied de la haie.
Le pâtre cependant qui dirigea ses pas
Sur elle étend la main : mais elle ne sait pas...
Il met dans sa toison ses doigts, et l'innocence
Prend la dernière feuille au berceau de l'enfance.
Doux penchant du proscrit qui cherche pour son cœur,
Au moment des adieux, une dernière fleur!
Des cris impétueux font retentir la ferme. On veut prendre le coq ; il a gagné le terme, C'est un vieux coq ; un autre élevé près de lui, Qui chante faux encor, va régner aujourd'hui. Artistes, subissez comme lui l'ostracisme; Brillez et puis tombez sous le froid égoïsme. A peine vous savez le secret de vos chants Qu'on vous déclare vieux avant l'arrêt des ans; On vous jette au désert, coulisse de la vie, Où vous perdez vos droits sur notre âme ravie.
LE DÉFAUT POl'R LE MARCHÉ. 65
Vous ne chanterez plus pour annoncer le jour Des arts, des passions, des vertus de l'amour. Si vous charmiez hier, aujourd'hui l'on bafoue La voix qu'on admirait. Dans ce jour on s'engoue De celui qui prélude et ne sait pas encor : A vous l'exil, à lui les chants et les grains d'or.
Mais le coq révolté s'apprête et va combattre... Vains efforts ! D'un regard son maître va l'abattre. 0 roi majestueux ! Amant brave et courtois ! 0 veilleur de la nuit et matinale voix ! A-t-il fallu si peu pour renverser ton trône ? L'homme laisse régner et bientôt découronne. Pourtant la poule noire avait couru vers toi Voulant de sa faiblesse appuyer ton effroi ; Et la poule huppée, en danger de ta vie, Soufflant sur des soupçons de vague jalousie, Les voyait s'envoler comme la plume en l'air Pour aller secourir son ingrat toujours cher. La couveuse sortait de son nid solitaire Cherchant l'amant pour elle et pour ses œufs le père, Malgré tout, il est pris sur son trône, au perchoir, Où son cri dit le jour, où sa voix parle au soir. Ses pattes ont perdu leur course souveraine Et passent dans des nœuds à l'étreinte inhumaine.
Sa crête, dont hier son cœur était si vain, Gomme un drapeau sanglant traîne dans le chemin. Adieu le sceptre ! adieu l'amour î adieu la vie ! On aime un jour et puis notre veille est finie.
Le poulain de quatre ans vient se joindre à son tour
Au ban des condamnés ; il quitte le labour
Où son cou vient d'apprendre à subir la puissance
Du maître qui soumit sa noble adolescence.
Il est grand, il est fort, il est brave, il est beau.
De ses hennissements il frappa le hameau,
Et, traînant dans les fleurs la tardive charrue,
De tout ce qui sourit il enivra sa vue.
Passer la nuit aux champs, hennir aux premiers jeux
Des chevaux du soleil qui passent dans les ci eux,
Lutter avec l'élan de leur course rapide,
Des rayons de leurs pieds suivre l'éclair splendide,
Tels étaient ses loisirs. Avec deux blonds chevaux
Dessiner les sillons, tels étaient ses travaux.
De ces obscurs destins pour toi ton maître a honte.
Beau poulain. L'officier vient faire la remonte ;
Ton maître a mesuré ta taille de guerrier ;
Adieu le lourd harnais, le rustique collier !
Demain tu vas partir pour rejoindre l'armée,
Et le jeune soldat, fils de la Renommée,
Qui deviendra centaure en montant sur ton dos,
Ya faire circuler sa flamme dans tes os.
Tu gonfleras tes flancs sous le poids de sa gloire,
Gomme lui dévoré de l'instinct de victoire,
Tu courras effréné vers les grands bataillons.
Tu croiras, comme aux champs, recevoir des rayons
En voyant resplendir les armes sur ta tête,
Et le bruit du canon, ainsi que la tempête,
Fera se dilater tes naseaux,, pour sentir
Si de la nue en feu quelque dieu va sortir.
Le fer se plongera dans ta chair généreuse ;
Quand ton soldat aura la charge glorieuse
De porter le drapeau, vous irez l'arborer
Sur le camp des vaincus, qui doit s'évaporer
Ainsi qu'un vain brouillard au souffle de la France.
Là, vous verrez passer l'ombre d'une aile immense,
Vous entendrez la voix qui convie au repos,
Et les champs de la mort compteront deux héros.
Mais l'enfant ignorant de la simple nature,
Dont l'art n'a point encor tressé la chevelure,
Dont les pieds n'ont pas pris les rhythmes souverains,
Vers ses champs bien-aimés tourne ses yeux sereins,
Aspire les senteurs dont s'enivra sa vie.
Bientôt l'instinct sacré de la terre patrie
Le fait frapper du pied ; il court sur le gazon, D'un seul bond il a fait le tour de la maison Où l'iris a fleuri sur le chaume sauvage ; Car la scène se passe au pays du bocage Où tout fleurit partout : aux murs du puits profond, Dans les trous du chemin qu'en passant les bœufs font, Où, si l'ermite un jour, les deux mains étendues, Du matin jusqu'au soir les tendait vers les nues, Comme faisaient jadis les grands contemplateurs, Il y verrait pousser, comme partout, des fleurs.
Mais l'alerte est donnée et le troupeau s'emporte. Le taureau rugissant vient de forcer la porte, Il rentre dans les prés, en fait cent fois le tour Donnant à son sérail le signal de l'amour. Venez à moi, venez, les nouvelles génisses, Vous dont le lait encor réserve ses prémices ! Et toi, la vache fauve, à son appel joyeux, Près de ton fier époux viens reprendre tes jeux. Il court, il bat ses flancs, il hurle, il est superbe. C'est bien le roi rentrant dans son trône de l'herbe, Qui, se ruant fougueux sur les fleurs de ses prés, En fait une hécatombe à ses sens enivrés. C'est Finstant où Médor entend Tordre farouche. Un éclair dans les yeux, un signe de la bouche
De ce chien formidable éveillent la fureur ;
Il bat ses flancs, il part; barbare serviteur,
Il condamne les siens à la voix de son maître.
Toi, leur frère, ah! Médor, vas-tu les méconnaître?
N'es-tu pas avec eux natif des champs si doux
Où le bonheur commun fait des nœuds entre tous?
Esclave, n'as -tu pas pitié de ces esclaves
Dont l'amour du pays fait briser les entraves?
Et tout sceptre de fer a-t-il donc les secrets
De trouver un agent pour remplir ses décrets ?
Oh ! n'est-il pas au moins d'animal pitoyable
Qui refuse l'emploi d'enchaîner son semblable?
Non, non; il n'en est point, et l'homme sans pitié
Prend la moitié du monde avec l'autre moitié.
L'aveugle serviteur à son maître fidèle
Au niveau de son cœur sait élever son zèle;
Médor court à la vache, il se rue au taureau,
Il rappelle ses fers à l'affranchi nouveau,
Le ramène au devoir. Condamnés de Caprée,
Exilés de Tibère, à la vue effarée,
Pour laisser à jamais ces lieux hospitaliers,
Us rentrent tristement sous le bois de pommiers.
Tout est dit. Désormais tous restent sans défense,
Et l'odeur de la mort d'elle-même commence
A leur monter au nez. Ils ne résistent plus.
L'impossible s'impose à leurs cœurs abattus.
TO CEUNTS ET rOEMES.
Ils ont compris l'arrêt, ils marchent en silence. Le fermier satisfait leur fait prendre l'avance, Mais il les suit de près, et le pâtre et le chien Font pour eux un étau plus fort que tout lien. On ouvre la barrière et le convoi défile. Adieu, beaux nourrissons de notre sol fertile î Puissiez-vous retrouver une heure de bonheur î
Moi, le front dans la main et la tristesse au cœur. Lorsque je viens aux champs pour chercher le sourire, J'y trouve ce tableau qui fait que je soupire. Oh ! que j'aurais voulu pouvoir les racheter Pour les rendre à ces lieux qu'ils pleurent de quitter! J'aurais dit : «Revenez, prisonniers que j'achète, Retournez au berceau que toute âme regrette ! Sort, de ton poing fermé j'ai forcé la rigueur : Qu'ils soient tous, depar moi, condamnés au bonheur. »
Heureux celui qui peut prélever les prémices De trésors, pour reprendre au feu des sacrifices Les victimes et dire : « Il est encor des jours Pour vos jeux, vos plaisirs, yen chants et vos amours. » Heureux celui qui peut, levant sa main bénie, Dire : « Affranchis, rentrez dans la sainte patrie! » Le riche a ses élus. L'or passant par le cœur Fait un dieir d'un mortel qu'on nomme un bienfaiteur.
Vains songes ! Dieu me fit le cœur plein, la main vide. Je ne parle au destin que d'une voix timide. J'ai vu s'évanouir ces tableaux douloureux; Les barrières des champs ont retombé sur eux, Et j'ai dit en rentrant dans mon âme attristée : « Eden, séjour divin, de ta sphère enchantée Ce que je pleure ici du plus profond du cœur, C'est que tout y trouvait place pour le bonheur. »