‹ Chants et poëmesChapitre 10 sur 42 · LES NOVATEURS · texte numérisé non relu

LES NOVATEURS

Va périr sur l'écueil connu de tes pareils! Mouche attirée au feu, brûle dans les soleils ! »

Et le monde rira de sa vaine entreprise. On dira : « C'est Icare ! 0 la folle méprise ! C'est fort drôle, c'est gai de citer un tel nom ! » Et l'on donne en proverbe Icare et Phaéton.

Pendant cps beaux discours, sur l'Olympe sublime Dont les ombres des dieux couvrent encor la cime, Deux fantômes sanglants au grand jour sont placés. Tous les deux dans l'éther se tiennent embrassés. Les yeux tournés en haut, la main sur ses blessures, Sourd aux vaines clameurs des mortelles injures, Chacun, jetant à l'autre un regard enchanté, Dit : aNous sommes vaincus, mais nous avons tenté !»

Ce sont les foudroyés, oui, Phaéton, Icare, Les chercheurs de secrets dont le ciel est avare, Pères des novateurs, qui retrouvent leur chair Près des portes du jour et, roussis par l'éclair, Leurs cheveux attachés aux flancs du précipice. Ce sont les deux élus du premier sacrifice, De ceux qui, sans compter la réprobation, Entre le ciel et nous se font trait d'union.

Ce sont les jeunes cœurs qui, sans peser leurs forces,

Ont suivi du savoir les brûlantes amorces.

Ce sont les deux parrains sanglants et glorieux

De tous ceux qui font rire en s'envolant aux deux, ]

De ceux dont le corps sert de marches lumineuses

A l'échelle qui monte aux plaines radieuses.

Phaéton, depuis toi, Ton pèse les soleils

Et Ton sait la longueur de leurs rayons vermeils.

Icare, depuis toi, notre ballon s'élance,

Et, pour 1p diriger, l'on attend la démence

D'un Icare nouveau qui prépare en chantant

Ses ailes pour monter où le trépas l'attend.

Et chacun de vos fils, provocateurs du rire, Qui met la main au char du lumineux empire, Des champs de l'idéal en vain précipité, En tombant sur la terre a crié : « J'ai tenté. »

Les amants de la campagne

Vivent par le souvenir;

Ce trésor les accompagne

Dans les champs qu'ils voient fleurir.

La douce correspondance

Est comme un fil conducteur

Qui maintient, pendant l'absence,

Le cœur en face du cœur.

La lettre est la bonne fée

Qui vole entre les amis.

Et les rapproche en pensée

Quand leurs pieds sont désunis.

La lettre est la voyageuse

Par qui l'espace est surpris,

Elle est une visiteuse

À la mode des esprits.

De loin se parler par l'âme, C'est voler une aile aux cieux;

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CIIAMS ET TOEMES.

Permettez que je réclame Pour moi ce don précieux, Et cette légère page, Gage de mon sentiment, Va, par un discret message, Nous réunir un moment.

Puisse le vent qui l'emporte Pleine de parfums touchants La jeter à votre porte Comme une feuille des champs !

Sachez donc qu'en Normandie J'ai chaumière et j'ai château, Et que je cache ma vie Sous le chaume du hameau; Que, parente des aheilles, Je trouve partout mon ciel Si parmi les fleurs vermeilles Je fais mon rayon de miel.

L'abeille vit sous le chaume :

Ruche est petite maison ; C'est pourtant un beau royaume Que le secret d'un rayon.

On fait soi-même sa case :

L'extérieur est bien peu

Pour celui qui vit d'extase, De mie] et de divin feu.

Que signifie une porte.

Avec l'enseigne Bonheur,

D'un grand château qui rapporte

Des soucis à son auteur ?

C'est vainement que l'on ose

Afficher sans son aveu

Ce Dieu dont nul ne dispose

En le prenant pour enjeu.

Le Bonheur a le caprice De se loger à l'étroit.

Serait-ce par artifice ?

Plus d'un grand penseur le croit.

Trop au large, il s'extravasc, Et se condense en un nid.

Rose perd dans un grand vase,, Et gagne dans un petit.

Si la maison est petite, Le rêve dedans grandit :

Le plus frêle saule abrite La couveuse sur son nid ; La plus étroite fenêtre Embrasse un vaste horizon :

Tout un ciel peut apparaître Sur la pointe d'un rayon.

La PaLt sur le seuil modeste S'arrête en disant : Amen!

Mais rarement elle reste Au portail d'un faux Eden.

Gomme elle parle à voix basse, 11 faut, pour sa faible voix, Point de bruit, petit espace, Peu de monde, amis de choix.

Dans les châteaux la fortune Est requise à tout moment; A la requête importune Elle dit : « Non! » trop souvent.

La facile économie S'abrite en un petit lieu, Sauvant de sa main bénie, Chaque jour, la part de Dieu.

Voilà pourquoi je préfère, Sous l'abri de ce berceau, Au faste du grand château L'ombre de celte chaumière.

Les châteaux à grand fracas Séparent de la nature -,

UNE LETTRE. OJ

Ici je ne fais qu'un pas Pour toucher à la verdure.

En dehors sont mes tapis, Car l'herbe croît à ma porte; Le printemps les a fleuris Sans que l'hiver les emporte.

Dans les grands salons logés,

Nous cachons notre personne,

Et c'est à des étrangers

Que parle celui qui sonne.

Dans le sac des pèlerins

Réclamant le don de vie,

Nous laissons à d'autres mains

Jeter l'obole bénie.

Nos vestibules heureux

Voient souvent l'esprit, qu'on chasse

Quand, devant lui, l'ennuyeux

Au salon a droit de passe.

La main, si près du loquet, D'elle-même à la chaumière Ouvre, bénit, donne, admet Dans la case hospitalière.

Jésus, en touchant le seuil

Des deux sœurs Marthe et Marie,

Consacrait le simple accueil Par sa visite bénie ; Et leur main, suivant leur cœur Plein de la douce lumière, Fit entrer dans la chaumière Le céleste visiteur.

Jugeons nous-même à la porte Celui qui vient s'y montrer.

Souvent la petite escorte Est au Dieu qui veut entrer.

Mais on frappe. Je m'empresse, J'ouvre, et je vois s'avancer Une femme qui me presse La main et vient m'embrasser.

Au foyer elle est allée Calme et sans hâter ses pas.

Sa voix n'est point essoufflée Et parle entre haut et bas.

Avec un signe céleste Elle m'invite à m'asseoir, Et j'obéis, et je reste A l'écouter, à la voir.

Souriante et maternelle Elle étend sur moi la main,

Elle m'attire vers elle

Et me cache dans son sein.

Elle me dit : « Cet asile Me plaît et je t'aime ainsi.

Gai matin et soir tranquille Sont les biens qu'on trouve ici.

Mais pour amener sa vie A cet état précieux, Il faut mettre en harmonie Son âme en face des cieux.

« L'âme est la harpe céleste Que Ton n'entend pas chanter Lorsque dans le bruit on reste, Mais, si tu veux l'écouter, Je vais te la faire entendre. »

Comme elle étendait la main, Je crus voir ses doigts s'étendre Sur une harpe en mon sein; Aussitôt une harmonie Céleste, mais sans transports, Aux mille échos de ma vie Jeta de divins accords.

J'entendais chanter mon être, Et de ce moment mon cœur

CHATHS ET POEMES.

Devait apprendre à connaître Le concert intérieur.

Ce cœur, devenu sonore, Par de merveilleuses lois Sentait en lui-même éclore Mille échos aux douces voix.

Tout imprégné de lumière Et retentissant de chants, Aux beaux jours de la prière, Un temple aux échos puissants Yibre ainsi plein d'harmonie Lorsque le concert pieux Vers les sources de la vie De ses voûtes monte aux cieux.

Je m'écrie alors joyeuse :

« Daigne parler, nomme-toi, 0 céleste visiteuse, Qui fais tout chanter en moi!

Dis ton nom, que je t'appelle Si tu quittes ce réduit.

N'es-tu pas une immortelle Qui fais le jour dans ma nuit ? »

Riante et majestueuse,1 Se rendant à mes souhaits,

Celte noble visiteuse

Me répond : « Je suis la Paix.

Convive de la chaumière,

Je viens te voir à ton tour.

Je féconde la lumière

Et j'illumine l'amour

De l'hôte heureux qui m'accueille.

Si toute âme sait chanter,

Celle en moi qui se recueille

Apprend seule à s'écouter.

Et confiante et ravie

Je reste à la caresser.

Heureuse la simple vie

Qui peut se laisser bercer!

Château dont l'orgueil m'appelle,

Je ris de tes murs altiers,

Et je te suis infidèle

Pour un chaume et deux pommiers. »

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