‹ Chants et poëmesChapitre 13 sur 42 · ON A BEAU RÊVER · texte numérisé non relu

ON A BEAU RÊVER

Combinez, et cherchez un esprit, un visage...

A chacun de vos dieux vous dites : a Quoi ! c'est toi?»

Pygmalion devint épris de sa statue.

11 n'aimait pas avant, s'il a pu l'inventer;

Mais si quelque déesse avait su l'enchanter,

C'est elle que son marbre aurait toujours rendue.

Amour, tel est sur nous ton éternel pouvoir:

Au-dessus de tes dons nous ne pouvons rien voir.

Oui, rêveur, dans ton ciel tu revois l'objet même Qui t'inspira l'amour sur le rivage humain. Un cœur vraiment épris, du rêve le plus vain Ne saurait s'élever plus haut que ce qu'il aime.

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Sous le ciel dévorant de l'ardente Amérique, Où les fleurs, s' enivrant d'un amour extatique, De leurs bras parfumés donnent à leurs amants Dans le secret des bois de longs embrassements; Où l'air est imprégné d'encens et de dictame ; Où dans les coupes d'or le zéphyr qui se pâme, Par un faible baiser, caresse d'un mourant, Ne saurait effeuiller le cactus expirant; Où les grands papillons portent dans leur poussière Le prisme aux sept couleurs delà vive lumière, 11 est un lieu caché, profond, mystérieux, Dont les arbres, croisant leurs bras voluptueux, Opposent aux rayons un voile impénétrable. Là, le sol protégé par l'ombre secourable, D'un tapis toujours vert entretient la fraîcheur. La terre incandescente enfante avec vigueur

AU DMSEUT. i,

Des produits s'exaltant d'un triple don de vie. En mûrissant son fruit, toute plante est fleurie. Tout s'y tord et languit dans les convulsions D'un amour inouï. Les affirmations Du bonheur sont partout. La nature en extase Se pare avec abus et brille avec emphase. Un ruisseau cadencé sur le rhythme d'amour, Nonchalant et rêveur se répand alentour ; L'air altéré l'aspire et s'en charge et le change En subtiles vapeurs dont l'enivrant mélange, Pénétré des parfums passionnés et lourds, Compose une atmosphère où délire toujours Ce qui vit ou végète au sein de l'ombre épaisse. Le bengali déjà reparle de tendresse A la couveuse au nid dont le sein amoureux D'impatients désirs fait palpiter ses œufs. Les lianes en fleurs, ces caresses vivantes, Joignent par mille nœuds les plantes différentes Et forment dans les bois de longs embrassements, Qui -font que sous leur ombre il n'est que des amants. Les moucherons d'azur parsèment l'atmosphère. Le soleil, ce jouteur qui déclare la guerre Par mille traits lancés aux feuillages épais, Les transperce parfois et fait briller ses traits Comme des diamants sous leur secret ombrage; La terre semble alors porter à son corsage

Des bijoux de soleil, chatons,, anneaux et cœurs Enchâssés dans la mousse et montés sur les fleurs.

Heureux celui qui porte en sa poitrine ardente

Le don de partager cette scène opulente,

De son ciel dévorant qui brave la chaleur,

Et pose, sans mourir, en face du bonheur î

Heureux celui qui peut dire en ce lieu : « Je t'aime ! »

Heureuse celle aussi qui le dirait de même

Et, de torrents de feu composant ses soupirs,

Dans cet embrasement chanterait ses plaisirs.

Mais Galatée est loin. Daphnis de cet asile

N'a pas su deviner la demeure tranquille;

Ils y pourraient aimer. La nature en tous lieux

Veut que l'homme l'admire, et ses soins généreux,

Veillant à son bonheur, ont pour chaque patrie

Equilibré son sang, ses amours et sa vie.

Mais voilà que dans l'herbe un long frémissement Fait murmurer le sein de l'oasis charmant. A la base des fleurs dont la tige s'agite L'invisible courant se dessine et palpite. Sous un vert ananas au fruit d'or enchanté Brille, comme une étoile, un œil diamanté;

AU DÉSERT. i i

Une tête aplatie émerge alors de l'ombre, Aspire le soleil, plonge dans l'herbe sombre, Reparaît, darde au loin ses yeux é tin celants, Chargés d'attractions et de charmes brûlants. Puis, par un mouvement réglé, mais insensible, Cette tête s'élève, et sur un cou flexible Monte, monte toujours... et sur ce cou sans lin Qui se transforme en corps, monte, s'élève... enfin Atteignant les taillis elle siffle orgueilleuse, Aspire l'air de plomb, bâille voluptueuse, Et le serpent boa, sans colère et sans peur, Se dispose à jouir de sa part de bonheur.

Non loin sous d'autres fleurs, près du ruisseau qui chante,

Par la même lumière ondée et chatoyante

Une scène pareille a doublé le tableau.

C'est un second serpent : de ce boa nouveau

Un rayon égaré fait briller les écailles.

Il paraît revêtu d'un tissu dont les mailles

Sont d'or, d'argent, de soie; et les yeux dans les yeux,

Ces deux êtres puissants s'attirent tous les deux.

Doués au même point du charme magnétique,

Ils échangent les traits du fluide électrique,

Joutent par le regard, et tous deux appelés

Seront dans un instant l'un vers l'autre envolés :

78 CHANfS LT rOUIfcS.

Le charme agit. Chacun du môme hond s'élance ; Dominés par l'attrait d'une égale puissance Us ont en même temps gagné le même lieu Et commencent alors un formidable jeu.

Ils bondissent en l'air, puis dans l'herbe profonde Impriment des courants pareils à ceux de l'onde. Ils se tordent ensemble et, s'enrodant tous deux, Ils confondent leur vie en mille et mille nœuds. Puis ils se sont quittés avec tant de souplesse Que leurs nœuds relâches avec la même adresse Les laissent s'éloigner pour se rejoindre encor. Autour des troncs noircis ils prennent leur essor, Comme des fils d'argent se dévident, s'étendent, Et puis, pelotonnés, sur les fleurs redescendent, S'attachent parla queue aux flexibles rameaux, Partent comme des traits vers quelques buts nouveaux, Se vengent de ramper en dominant les cimes, Plongent leur corps poudreux dans les rayons sublimes, Et, parias du sol, surprennent pour un jour L'air pur, le droit au ciel, la liberté, l'amour.

A ce drame, le bois, dans un fatal silence, Semble avoir suspendu le cours de l'existence. Les oiseaux sont muets. Les lapins floconneux, Ces angoras portant de la neige sur eux,

Au fond de leurs terriers retiennent leur haleine. Une seule colombe en roucoulant, sereine, Dit à son doux ramier : « Poursuivons nos discours, Ami; répète encore et répète toujours La salutation, la douce révérence De l'amour. C'est à nous que le respect commence. Saluant ton amie, ô mon ramier charmant, Montre à tous le respect, gage du sentiment; Montre que, sans lasser, par un charme suprême, Mille fois et toujours on peut dire : (de t'aime! » Les monstres sont livrés à leurs tendres penchants, Tant qu'ils aiment, chantons : ils ne sont pas méchants.

La nature, gardant son éternel sourire, Ses ombres, ses rayons, ses prismes, semble dire : « Prenez l'heure, de grâce, êtres que j'ai formés * Vous êtes tous égaux, vous êtes tous aimés. »

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Sur le mont dépouillé qui domine l'abîmé Et plonge dans l'éther sa redoutable cime,

Une femme, les yeux hagards,

Le front haut, les cheveux épars,

La main au-dessus de sa tète,

Saisit les vents et les arrête Ainsi que par la bride on retient des coursiers;

Elle parle à leurs cavaliers,

Reçoit ou leur donne un message, Puis elle ouvre la main, leur livre le passage;

Ils reprennent leurs cours légers ; Et ces grands voyageurs, en tous lieux étrangers, Vont porter leur qui- vive aux déserts de l'espace,

Sous le fouet caché qui les chasse.

Le noir guerrier du ciel lui parle avec fracas, Comme pour le saisir elle lui tend les bras,

Et lui dit fièrement : « Je t'attendais, Orage. » Elle plonge la main dans le sombre nuage, Prend l'éclair et se ceint de son ruban de feu ; Puis, de ses tresses d'or arrachant un cheveu, Elle le noue au col de l'aigle qu'elle attire, Le tient par cette chaîne et le force à lui dire Les nouvelles du ciel qu'il vient de visiter. Les esprits de l'azur lui viennent apporter Les rayons virginaux d'une mystique étoile Qui percent l'avenir en soulevant le voile Des ans cachés encor dans ses flancs ténébreux. Devant ces grands tableaux son esprit lumineux Met des jalons de feu pour fixer sa mémoire Et lit d'un seul coup d'œil l'universelle histoire.

Qui donc peut disposer d'un semblable pouvoir ?

Cette femme qui sait tout voir

Est la sibylle qui s'inspire Dans les flots écumants d'un éternel délire; Dont les mots sont lumière et les oracles foi; Celle qu'en approchant l'on nomme avec effroi ; Qui surprend le secret comme un reptile sombre Enroulé sur le cœur que Dieu recouvre d'ombre Et qui perce la bure et la pourpre à la fois Pour lire au livre) obscur des p.iuvres et des rois.

L'univers la connaît. Ce curieux sublime

L'homme, qui va cherchant des cieux jusqu'à l'abîme,

L'inconnu que son Dieu lui cache par amour,

Vient près de son trépied. Elle voit tour à tour

La femme abandonnée et l'homme qu'on outrage.

Elle plaint l'imprudent et plaint encor le sage ;

Et d'immenses soupirs couvrant l'humanité

Qui trouve la tristesse avec la vérité,

Elle pose au-dessus de ces légers nuages

Qu'on nomme illusions aux terrestres rivages ;

De ces rayons charmants que reflète le cœur

Elle ignore l'attrait, n'en ayant pas l'erreur.

Son regard, attiré sur la rive mortelle,

De ses sentiers fleuris voit s'avancer vers elle

Deux imprudents, deux curieux Qui viennent pour savoir ce que cachent les cieux. C'est un couple rêveur, simple comme l'aurore;

Il aime et veut aimer encore.

Ce sont deux cygnes blancs dans le fleuve des jours Qui sont tombés du ciel et qui prirent leur cours Et sur le môme flot et du môme coup d'aile. Us viennent demander : « Sur la rive mortelle Quel Dieu maintient le fil de cette éternité Dont le cours enchanté

Fait l'espoir de la vie, Et que tous les amants, dans leur âme ravie, Nomment au début le toujours Des amours! »

Ces aveugles de cœur, riches de leur méprise/ Veulent du jour fatal frapper leur âme éprise. Heureux de leur erreur, dans leur témérité Ils adjurent la vérité.

Et pleine de pitié devant tant d'innocence,

Fermant le livre de science :

a Non, dit-elle, ils ne sauront pas.

Savoir le lendemain de l'amour ici-Las, C'est perdre la splendeur d'aujourd'hui plein de charmes.

Courir au-devant des alarmes " Est le fait du bonheur, ce grand suicidé Qui se donne la mort sur ce qu'il a fondé. »

Pais jetant un regard tout plein de complaisance Sur ces êtres formés d'amour et d'imprudence, Elle étend doucement ses mains blanches sur eux, Et dit sur les accords d'un luth mystérieux :

a Allez, élus de l'ignorance,

Amants heureux!

Accordez vos cœurs en silence

Harmonieux,

CHANTS LT PO i MES.

Toujours est un mot tout plein d'ombre, Mot surhumain.

Le cygne sur la vague sombre Dit-il : a Demain? »

a Aimez, enfants, aimez. Dans les plaines du monde,

Des mers que le soleil inonde Jusqu'aux glaces du pôle où sont encor des cœurs, Je ne vois que travaux et tourments et douleurs. On paye son génie, on achète sa gloire.

Pour fournir sa page à l'histoire Dans des projets sans trêve on consume ses jours. Chez vous rien ne se donne, excepté les amours.

a Sous un rayon, clans la prairie,

Deux ignorants, Pourvu que l'amour leur sourie,

Deviennent grands : Grands par la céleste influence

Du don divin, Grands par la paisible ignorance

Du lendemain.

« J'ai tout vu, je sais tout ; et si ma destinée

Pouvait se changer à mon choix, Je voudrais retrouver pendant une journée

Mon ignorance d'autrefois.

De l'affreux lendemain dégageant ma pensée. Je referais un pacte avec la douce erreur. J'ouvrirais mon âme empressée Au rayon magique et trompeur.

Descendant de l'autel où s'isole ma vie, Sous l'arbre de l'oubli j'ombragerais mes jours. Ignorer, c'est savoir laisser mentir la vie. Ignorer, c'est laisser sourire les amours.

« Ne demandez donc rien, vous qui tenez le sceptre. N'échangez pas, ingrats, la vie avec le spectre. Allez, couple de rois, portant au front le sceau De souveraineté. Marchez sous le manteau Pris à même l'azur dont les dieux se vêtissent. Dites les mots sacrés dont les cieux retentissent. Volez à Dieu l'amour qu'il inventa pour lui. Comme lui, condensez le temps dans aujourd'hui. Unissez le présent, l'avenir dans un songe Dont un voile étoile dérobe le mensonge. Enivrez-vous de foi, repaissez-vous d'oubli. Laissez tous vos destins cachetés sous un pli De la robe du Temps. Qu'il garde ses surprises, N'y portez pas vos mains de couronnes éprises. Laissez faire l'amour, et vous aurez vécu Plus que mon triste cœur que l'esprit a vaincu

Par l'éblouissement de ses clartés funestes. Allez, couple ignorant ; allez, amants modestes. Vous êtes plus heure, x, vous qui savez charmer, Que celle qui?ait tout, qui peut tout, hors aimer. »

Et le couple charmé de ce facile oracle

Retourne vers le tabernacle, Consacre une colombe à l'autel des Amours,'

Et répète le mot toujours!

Les voyant pas à pas descendre la montagne,

La sibylle les suit jusque dans la campagne

D'un regard attendri. Ce couple voyageur

Laisse un parfum d'amour qui lui remonte au cœur,

Et, calmant les transports de l'esprit qui l'inspire,

Elle redevient femme. Elle rêve et soupire,

Et daignant écouter les battements humains

De son cœur généreux, elle unit ses deux mains,

En recouvre ce cœur pour l'empêcher de battre...

Mais, lasse enfin de le combattre, Elle laisse le Vent qui passe curieux Essuyer une larme échappée à ses yeux.

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