L'AMANT DÉTESTÉ
a Oh ! dites-m'en du mal, Emma, je vous en prie. Faites-moi bien haïr cette chaîne flétrie Entre l'ombre et le jour, la vie et le trépas 3 Le ciel et le néant, aimer et n'aimer pas.
— Mais, Rose, est-ce bien vrai qu'une si douce chaîne?
— Ah! ce n'est que trop vrai. Je m'en souviens à peine. Seulement je voudrais m'en moquer avec vous ;
Je préfère aujourd'hui l'ironie au courroux, Elle fatigue moins mes nerfs de sensitive ; Et pour garder mon cœur du tort de récidive, Je pense qu'il est bon de voir tous ses défauts Pour rougir au seul nom de l'auteur de mes maux. Parlez donc, par pitié, sans détours, de ce traître.
— Allons, puisqu'il vous plaît, Rose, de le connaître, Je vais de bonne foi vous dire mon avis,
Ce que je n'eusse fait tant que de vos amis...
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— Mais parlez donc, parlez, Emma, j'en ris d'avance. J'ouvre ma porte et dis : « 0 douce Indifférence,
« Entrez!... Allons, ma chère, et trêve de propos. » — Vous l'ordonnez : je vais vous le peindre en deux mois . Je trouve son esprit trop sobre de surprise...
— Quoi, que voulez-vous dire? Allons, point de méprise, Le prenez-vous pour sot ? — Oh non ! — Ah! je le crois. Pour sot, il ne l'est pas : avec des mots de choix,
Et toujours à propos, il dit ce qu'il veut dire. Ce qu'un mot commença s'achève en un sourire. Je n'admire que trop ce qu'il sait dire, hélas ! S'il avait moins d'esprit, je ne pleurerais pas.
— Pour moi, je goûte peu ce recours à l'emphase. Un sourire souvent nous sauve d'une phrase.
On a l'air de penser plus loin qu'on ne le fait. Le point d'orgue en parole est d'un mauvais effet.
— Vous ne savez donc pas que son âme enjouée Rit de mettre un cachet sur sa langue nouée ; C'est même sa finesse. Il est drôle en dessous Et, pour être compris, il veut compter sur nous.
— Passons donc, j'y consens, si vous niez la chose. Prenons-le sur un point plus évident, ma Rose.
J'aurais eu peu d'attrait à voir dans mon amant,
Pour moi l'ange de paix, le dieu du sentiment,
Ces ongles allongés semblables à la serre
Du barbare vautour qui n'aime de la terre
Que ce que l'on y croque, et c'est sous un faux jour
Que je verrais pousser dix griffes à l'Amour.
— J'admire, douce Emma, comme le goût diffère. Chacun à sa façon trouve à se satisfaire;
Et par lui j'admirais comme ces bons Chinois Prolongent l'être humain par le bout de leurs doigts'. Tant mieux. L'on aime tout dans celui que l'on aime : Son ongle, son cheveu... c'est un peu de lui-même. D'ailleurs, si vous tenez à la serre, je vois L'aigle au lieu du vautour; s'il m'emportait, je crois Que ce serait plutôt pour la sphère éthérée.
— Pardon, peut-être ici me serai-je égarée,
Mais prêtez-vous un peu, de grâce, à mes discours Et ne transformez pas en aigles mes vautours.
« Parlons plus à coup sûr; et, par sa bouche ouverte Si grande qu'on craindrait de courir h sa perte En la faisant s'ouvrir au large pour bâiller, Je pense qu'on pourrait un peu vous réveiller, Car de Trophonius l'antre funeste et sombre Ne devait contenir plus d'espace ni d'ombre.
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Si, comme un garde-fou, le rempart de ses dents N'en protégeait l'entrée, on tomberait dedans.
« Ma Rose,, riez donc! Voilà, suivant mon rôle, De l'observation... — Qui, mais qui n'est pas drôle A mon avis, Emma, car vous ne savez pas Que ce défaut pour moi n'était point sans appas. Cette bouche vaut mieux qu'une bouche pincée Qui paraît à regret s'ouvrir sur la pensée, Et forme pour l'esprit un vase égyptien Si rétréci qu'on croit qu'il n'en sortira rien.
— On trouve dans le monde, et je ne sais qu'y faire, Qu'il est trop recherché dans ses moyens de plaire ; Que la nécessité de couvrir nos laideurs
Moins que chez tout mortel a subi ses rigueurs ; Qu'heureux d'en remontrer à la nature même, Sur son aimable ébauche, avec un soin extrême, Il jette des couleurs à fasciner les yeux, Et verse le dictarne, et fleurit radieux Gomme un œillet comblé des faveurs de l'aurore.
— Esprit faux, vous voilà qui divaguez encore ! Qui pourra trouver mal, je voudrais bien savoir, Qu'un homme, quand d'abord nous sommes làpour voir, Prépare pour nos yeux un objet agréable
Et prouve par ses soins qu'il tient pour respectable
L'enveloppe qui couvre un cœur rempli d'amour? Saurai-je vous flatter, si je cite à mon tour Le trésor d'un bon cœur caché dans les broussailles Où l'herbe avec l'ortie a fait ses fiançailles ? Moi, j'aime plus de zèle, et je vois sans dédain Que pour moi les Amours ont sarclé leur jardin.
— Au cercle, l'autre jour, chez madame Denise, On se disait tout bas, non sans quelque surprise, Qu'il est, sans l'avouer, l'auteur des mauvais vers Gourant en ce moment ; qu'il travaille à l'envers, Ainsi qu'aux Gobelins, ses tableaux. Erreur vaine ! La raison ne se peut traiter comme la laine, Et l'insuccès poursuit l'ouvrier maladroit Qui ne sait pas traiter la pensée à l'endroit. On riait à mourir. Vous savez, dans le monde La parole entretient sa course vagabonde Avec quelques grelots. Moi, je n'ajoutais rien, Mais mon voisin disait que ce n'était pas bien De n'avoir pas signé, disant et prouvant comme Il ferait soupçonner parfois un honnête homme De les avoir écrits. Chacun épouvanté Déclara que c'était manquer de probité De frapper d'anonyme une œuvre poétique Qui peut sur son prochain appeler la critique.
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— Ah ! mon Dieu, que de mots ! Ah ! mon Dieu, que l'on dit
De fadaises chez nous sous prétexte d'esprit !
Ce monsieur si disert est-il au moins capable
D'en faire de pareils? Que c'est donc misérable,
Dans le seul intérêt de troubler tout repos,
De faire de soi-même une éponge à propos !
Vous prenez, vous rendez... — Ah! Rose, prenez garde.
— Emma, quand je dis vous, ce n'est que par mégarde ; C'est de l'imbécile on qui juge de travers
Que je parle. Mais moi, je les ai lus ces vers.
Ils sont fins, c'est leur tort. Des finesses discrètes
Sont nulles pour l'esprit qui manque de lunettes.
Votre voisin, ma mie, est myope de cœur,
Un microscope offert au jour intérieur
Pour voir les jeux d'esprit, c'est ce que je souhaite
A son œil idéal dans sa graisse en retraite.
— Pour suivre mon procès, votre monsieur Robert Rit quand il gagne au jeu, mais boude quand il perd.
— Et c'est là le plaisir. Le jeu^ c'est la chicane. Le vaincu mord ses poings et le vainqueur ricane. Faut-il mentir en tout sans avouer un peu
La pauvre vérité proscrite même au jeu?
— Il est tranchant, Dieu sait ! Quand on le contrarie, Il se lève d'un bond, étend les bras et crie
En disant : « Moi, je dis!... » Ah ! nierez-vous cela?
— Non, c'est sa qualité. Ma preuve, la voilà : Quand tout se refroidit, quand tout se fait momie, Roulé, serré, bandé, comme mort dans la vie, Quand, faute de sentir, on se fait des dandys
Qui n'ont plus de croyance et pas même un avis, Je choisirais l'excès de cet enthousiasme S'il devait m'arrachera notre épais marasme.
— Mais il ne fume pas, convenez-en. Voyons, N'est-il pas en retard? — Oui ; mais quand nous restons Seules après dîner, que, rompant l'assemblée, D'autres vont s'isoler pour changer en fumée L'esprit qu'ils nous devaient, lui demeure avec nous; Ceux qui feraient ainsi ne seraient pas si fous, Quand les autres s'en vont, de rester près des femmes, Faisant moins de fumée et donnant plus de flammes.
— Mais je dis que les gens qui ne conforment pas Leur pensée à leur temps, leurs mœurs à leurs climats, Sont des pédants. —Grand Dieu, quelmot! Vous êtes folle!))
— Encore! Modérez votre esprit qui s'envole, Ne vous emportez pas! — Je constate l'abus. C'est ajouter au liel du vinaigre en surplus.
Que vous êtes méchante ! . . . — Et que vous êtes vaine ! Vous niez tout. — C'est vous qui frappez, inhumaine,
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Sans choix et sans raison. Je vous hais follement, Vous m'êtes odieuse. — Moi Je vous plains vraiment, Ame indigne de tout, si ce n'est de la chaîne. Ne m' avez- vous pas dit, ivre de votre peine, De rire d'un ingrat pour guérir votre amour ?
— Mais vous l'avez mal fait. Il fallait mettre au jour Ses défauts évidents, et non pas aller prendre
Tout ce qui charme en lui, car on ne peut surprendre Un cœur par l'injustice. Il fallait prudemment Mener par l'évidence au désenchantement.
— L'évidence ? Mais où la trouver, je vous prie, Quand chaque tort concourt à votre idolâtrie? Vos yeux sont conformés pour voir des diamants Jusque dans sa poussière. Allez donc aux amants Obéir quand ils ont le caprice assez rare
De se voir tels qu'ils sont! Oh! la nature avare, Qui veut se dispenser de prodiguer le beau, Pour tromper nos regards inventa le bandeau Qui cache ses erreurs. Quand j'ai fait la critique De défauts élevés à l'état poétique Par un cœur prévenu, j'accourais au secours D'une incurable, hélas ! qui m'en voudra toujours.
— Non, Emma, je le hais! -—Ah! c'est bien pis encore! J'ai peur et je m'enfuis. Quand on hait, l'on adore.