‹ Chants et poëmesChapitre 22 sur 42 · CONSEILS A FORTUNIO · texte numérisé non relu

CONSEILS A FORTUNIO

Elle est dans ce qui rit au lever de l'aurore, Dont les larmes ne sont qu'un sourire des cieux ; Elle est dans le tableau qu'un rayon élabore, Dans le nid aux œufs bleus.

Il faut si peu, si peu pour créer un poëte : Une fourmi suffit, riche de son labeur, Ou bien la goutte d'eau qui s'oublie indiscrète Aux lèvres d'une fleur.

Partout la poésie attend son interprète, Mais l'a-t-elle obtenu jamais des fronts pâlis Mieux que de cet essaim qui cherche au mont Hymette Ses philtres dans les lis ?

Allez, et butinez dans les champs du sourire; Et si vous regrettez les rêves orageux, Sachez que le Bonheur en fleurissant la lyre Mouille parfois les yeux.

Puissent vos yeux bénis ne verser que ces larmes Pour inspirer vos chants, et vos lecteurs nombreux Les relire cent fois et, touchés de leurs charmes, Se dire : « 11 fut heureux ! »

C'est le désert sans fin. Le voyageur s'avance ; Il est las, altéré. C'est une mer immense De sable éblouissant qui fascine ses yeux, a Oppresseur sans pitié, soleil pernicieux,, Va-t'en! dit-il, va-t'en! A moi l'ombre modeste! Malheur à qui s'en va! paix à celai qui reste ! 0 mon doux ciel natal, pourquoi vous avoir fui? Je souriais hier et je pleure aujourd'hui. Où sont nos doux zéphyrs, haleines des prairies ? Nos jardins tempérés où les roses fleuries Vivent un jour de plus à l'ombre des lilas ? Bonheur au cœur constant qui ne vous quitte pas ! >>

Eperdu dans les flots de l'aride poussière, 11 prie : un voyageur sait faire une prière.

Un nuage poudreux s'abat en ce moment.

Le voyageur découvre un ombrage charmant.

Secours inespéré ! joie après la souffrance !

Quel hosanna de l'âme inspire l'espérance

Qui revient de bien loin sourire au voyageur!

L'ombre dans le désert se nomme le bonheur,

Et, dans cet âge où l'homme est tout près du sourire ,

Le voyageur espère, il se calme, il respire.

L'oasis n'a qu'un arbre et cet arbre est si beau

Qu'il présente à lui seul les charmes d'un berceau.

Ses bras hospitaliers offrent un doux asile.

Le voyageur s'étend sur le sable mobile

Et, se croyant heureux, il cesse de prier.

Cet arbre qui l'abrite est le mancenillier.

Le mancenillier à son ombre Porte une voyageuse sombre Qui sacre ses rameaux trompeurs; C'est la Mort, reine solitaire, Dont le nom fait pâlir la terre .

Jusque dans ses plus jeunes fleurs.

Dans le sein de l'arbre splendide Elle a mis son trône homicide Et l'investit de son pouvoir.

Autour de lui rien ne végète ; Il endort berger et poëte Que son ombre invite à s'asseoir.

Arbre splendide et redoutable, Pourquoi ton feuillage admirable Fut-il doué de la beauté ?

Dieu devait, par sa grâce insigne, Marquer d'un immuable signe L'ennemi de l'humanité.

Charmeur fatal, arbre superbe,

Tu n'épargnes pas un brin d'herbe :

Rien ne respire où tu vis seul,

Rien que cette reine aux mains blanches

Qui se dérobe sous tes branches

En se drapant dans un linceul.

Elle voit arriver sa proie ; Comme la louve ivre de joie Frémit en voyant le pasteur, Elle contemple avec délices, Sous l'arbre de ses sacrifices, Le jeune et brillant voyageur.

Sur lui le sommeil va descendre ; Pour le frapper, il faut attendre Que ses yeux ne se rouvrent pas.

Etendant sur lui son écharpc, La Mort met les doigts sur sa harpe Et chante, en le berçant, tout bas ;

(( Dors, dors, bel enfant de la vie, Cède à ma rêveuse harmonie, Dors sous mon arbre hospitalier.

Je suis celle qui du voyage Repose l'homme sous l'ombrage Du bienfaisant mancenillier.

« Dans un songe, si tu sommeilles, Je vais le montrer des merveilles Au bout de mon doigt d'enchanteur. »

Ce chant, plein des vagues délices Du doux murmure des nourrices, Berce le cœur du voyageur.

Son front, pur d'une empreinte amère, N'a que le baiser de sa mère Pour se garder du mauvais sort ; Sa main, pure de toute offense, A la rame de l'espérance Pour naviguer vers le bon port.

Sa bouche, exempte de mensonge, A le baiser que dans un songe L'amour naïf et le premier Lui donna. Telle est la victime Que la Mort berce de la cime Du traître et beau mancenillier.

La Mort chante, elle chante encore En étouffant le bruit sonore De sa harpe aux cordes d'airain :

a Beau voyageur, je suis l'amie Qui sait consoler de la vie Et fait oublier le chagrin. »

Dans un demi-sommeil à peine, A la voix de sa souveraine Le voyageur est enchanté, Et sourit comme sait sourire L'homme qui se trouble et soupire A l'approche de la beauté.

a Je n'ai qu'une fleur, lui dit-elle, Mais cette fleur est l'immortelle; Seule elle survit au printemps ; J'en pare la couche tranquille Que j'offre dans mon champ d'asile Au cœur que j'allège du temps.

a Ainsi que l'amante timide, Je donne mon baiser placide A l'amant qui ferme les yeux ; Je souffre à peine qu'il me voie, Et du délire où je le noie Je m le réveille qu'aux deux,

a Souffres-tu d'une ingrate amante?

Dis, et par ma main bienfaisante Tu l'oublieras dès aujourd'hui.

Pleures-tu ton ami d'enfance ?

Un jeu de ma toute-puissance Au ciel va te rejoindre à lui. »

La Mort descend des hautes tiges Et choisit plus bas un rameau.

Le voyageur a des vertiges ; Le sang lui reflue au cerveau ; Il lutte un moment, puis se lasse :

Il ne saurait se délier Du lourd cauchemar qui l'enlace A l'ombre du mancenillier.

Son corps étendu sur le sable Eprouve une étrange torpeur; Le cauchemar épouvantable De la tête a gagné le cœur ; Une chaîne à ses flancs se noue, 11 veut et ne saurait crier ; A grands coups un marteau le cloue Sous le traître mancenillier,

Il lève un moment la paupière Et ne voit plus que vaguement Les jeux de la vive lumière Que tempère l'arbre charmant.

Il voit là-bas la caravane ; Il entend le blanc chamelier Dont la voix monotone plane Jusqu'au pied du mancenillier.

11 voudrait appeler, mais sa langue alourdie

S'attache à son palais ; de sa. main engourdie

11 voudrait faire un signe aux frères qui s'en vont.

Elle ne peut gagner la hauteur de son front

Et tombe sur son cœur, inutile défense.

Le tableau disparaît, et la Mort recommence :

« Ne regrette point le passage De ceux qui cheminent là-bas; Pour un plus sublime voyage Je vais Remporter dans mes bras.

Ils aiment ce corps misérable Et l'exposent à mille maux, Mais moi de ma main secourable Je sais lui donner le repos. »

Elle descend encor. Dans un calme extatique Le voyageur entend la corde métallique

AU DÉSERT. l$l

De la harpe qui rend clés accords plus hardis ; Avant de lui céder, il songe au doux pays. Il voit sa mère assise au foyer domestique, Qui, pour nourrir sans lui son cœur mélancolique, Prie en joignant les mains sur son ancien berceau. Le voyageur sourit à ce dernier tableau. Quel fils n'espère pas en voyant la prière Qui s'envole pour lui des lèvres d'une mère?

La Mort descend alors de rameaux en rameaux Et prodigue en chantant des préludes nouveaux. Sous sa harpe, qui rend comme un glas d'agonie, Tout le mancenillier surchargé d'harmonie Paraît s'être changé sur le triste dormeur En une cloche; il croit qu'elle sonne en fureur Et que son pavillon, qui plonge sur sa tête, Est tout prêt à forcer le pouvoir qui l'arrête, Tant il est emporté par son branle fiévreux.

La Mort reprend alors son rhythme ténébreux :

a Yoici venir ta fiancée !

Prépare ton âme empressée, Comme l'amant qui le matin, Au son de la cloche bénie, Ouvre les bras à son amie Qui va partager son destin.

122 CHANTS Eï POEMES.

<( Mais vos baisers sont sans puissance,

Et les miens contre l'inconstance

M'assurent à jamais un cœur.

Pleurez, amantes de la vie,,

Une douce chaîne trahie ;

Moi,, je n'eus jamais de trompeur. »

Le sang du voyageur fait battre ses artères Comme le tintement des accords funéraires. Un bruit épouvantable ébranle son cerveau. La Mort approche, elle est sur le premier rameau.

Du fond de ses visions sombres Il voit passer les grandes ombres Dont décembre charge ses soirs ; Il flotte, il traverse à la nage, Comme entraîné dans un naufrage, Un océan de crêpes noirs.

Ces crêpes font une marée Où plonge son âme effarée Dans un reflux étourdissant.

Il embrasse, il chasse, il attire Ce noir roulis plein de délire, Ainsi qu'un nageur impuissant.

Une sueur glacée inonde sa poitrine; Jl veut revoir encor la lumière divine ;

Par un suprême effort qui sera le dernier,

11 ouvre encor les yeux, et du mancenillier

Il voit descendre alors, pâle et majestueuse,

Une femme portant à sa tête orgueilleuse

Les larmes que l'on voit aux pierres des tombeaux;

Elle marche vers lui ; ses deux bras, froids et beaux

Gomme le marbre antique au muséum du Louvre,

S'abaissent : l'un l'embrasse, et l'autre le recouvre.

Une voix les bénit comme deux fiancés ;

Et tandis que tous deux sont restés embrassés ,

Cette femme à son cœur a murmuré : « Je t'aime ! »

Il reçoit son baiser. 0 volupté suprême !

Nul vivant ne saurait supporter ton transport ;

Celui qui le reçoit s'enivre de la Mort.

L'âme s'envole alors ailée et délivrée ;

Son ange la conduit dans la sphère éthérée,

Comme l'aigle qui montre à voler à l'aiglon ;

Elle franchit l'orage et passe l'aquilon

Et dans le jour sans fin de la pure lumière,

Sous les regards de Dieu, s'abîme tout entière.

Le simoun a passé sur le beau voyageur.

Pour recouvrir celui qui sentit battre un cœur

Que faut-il? Répondez, ô mon âme si fière?

^e vent qui va soufflant quelques grains de poussière,

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