‹ Chants et poëmesChapitre 26 sur 42 · OMBRE ET CLARTÉ · texte numérisé non relu

OMBRE ET CLARTÉ

a II fait nuit. J'ai peur des fantômes. Le long de l'avenue aux reflets lourds et gris

Le triste oiseau des noirs royaumes

Comme des pleurs laisse tomber ses cris. 0 sympathique effet! Quand la nuit vaporeuse Sous ses voiles flottants ensevelit le jour,

Mon âme devient ténébreuse, Son astre intérieur la déserte à son tour. Des lambeaux de raison flottant dans ma pensée Ne me défendent plus des rêves de l'erreur, Et je vois sur mes pas une foule pressée De monstres enfantés par ma propre terreur. Ces larves de l'esprit que pourtant je sens naître,

Auxquelles nul sens ne répond, Se revêtent pour moi du grand mot de peut-être.., Elles frappent alors au dedans de mon front,

Sortent, prennent la vie, et bientôt leur cohue S'envole et s'impose à ma vue.

Mon rêve va danser à la cime des Lois, Dans l'herbe, les blés ; je le vois Dans l'eau qui dort, au ciel qui songe.

Que puis-je dire encor ? J'ai peur de mon mensonge.

Tout danger nous inspire un effroi passager \

La nuit, j'ai peur de moi, car je suis mon danger,

— Donnez-moi votre bras. Passons dans la nuit sombre Comme un nuage au ciel et la feuille ici-bas. Ils vont. . . C'est leur destin. Que leur importe l'ombre ? Dieu les garde. Ils ne savent pas. »

« Sur tous nos pas la Mort laisse une ombre endormie. Et le monde couché rend au monde debout Sa poudre qui remonte au niveau de la vie,

Et l'entoure, et la suit partout.

Qui sait si cette poudre à l'heure taciturne Ne recompose pas des fantômes ailés

Qui, sur notre marche nocturne,

Pressent leurs groupes étoiles?

0 Mort ! tu sais trop long de tout ce que j'ignore ; Je ne veux rien de toi, pas même une clarté. Grands mystères d'après, dérobez -vous encore, Car mourir, c'est payer bien cher la vérité, »

— Laissez les vents chasser ces images rebelles,

Et rassurez vos pas tremblants.

Il est de fortes clefs aux portes éternelles

Qui gardent les fantômes blancs.

Ah! ne redoutez pas leur retour sur la terre! Ils partirent lassés pour ne plus revenir. Si cependant encor, par un divin mystère,

L'un d'eux revenait vous bénir, Qu'au riez-vous à trembler? Ah ! soyez bien tranquille ! Car ils vous plaindraient tant qu'ils pleureraient sur vous S'ils avaient conservé cette source fertile Des larmes dont chacun use son flot chez nous.

— 0 couleur, esprit de la terre, Quand tu ne la révèles plus, Elle n'est pour nous qu'un mystère Où flottent des tableaux confus.

Le rouge-passion et le rose-sourire, Forment son langage puissant; La nuit, elle ne sait plus dire Ce qu'elle veut, ce qu'elle sent.

— Oh ! ne dédaignez pas la noble silhouette!

La forme porte en elle une intime beauté,

C'est l'esquisse à grands traits de Dieu, le vrai poëte,

Où le pinceau du jour met son prisme enchanté.

Dieu dessine au fusain ses nuits au ton placide; L'artiste merveilleux aime aussi les crayons : Dessinateur des nuits, il jette un trait splendide; Peintre du jour, il donne à ce trait les rayons.

— Ainsi que des guerriers farouches Je vois les arbres se dresser Pour combattre les mille bouches Des vents impétueux qui vont les terrasser. Je crois voir les danses macabres Qui suivent l'archet infernal Dans ces grandes ombres des arbres Qu'agite le souffle fatal.

— Non, admirez plutôt la légion dressée

De ces arbres rangés là-bas.

Ils semblent la garde placée

Pour protéger de loin vos pas.

Les arbres sont les sentinelles

Dont les rangs suivent les chemins ;

Toujours à leurs postes fidèles,

Pour guider nos pas incertains; Dans ces rubans sans fin dévidés sur le globe, Où vont les pèlerins en cherche du bonheur,

Ils étalent leur verte robe., Légers drapeaux flottant aux yeux du voyageur.

Ils inclinent leur tête et donnent au passage Un salut solennel à celui qui s'en va,

Comme pour dire : « Bon voyage!

<( Va, chercheur de bonheur, ton chemin est par là. » Vous-même vous pouvez, malgré le ciel si sombre, Les voir, comme les mâts d'un immense vaisseau Dominant une mer faite de brume et d'ombre, Vous montrer le chemin qui conduit au hameau.

— Retournons-y. Ce ciel est lourd comme la pierre Qui couvre les tombeaux aux champs des trépassés. Partons ! allons chercher la factice lumière

Des flambeaux au foyer laissés.

— Non, regardez plutôt cet horizon immense,

Recueilli pour son avenir, S'éclairer par un point comme un songeur qui pense

Au Rédempteur qui va venir.

Ce seul point transparent est le mot espérance Ecrit devant la lune à son avènement.

Le grand secret du monde est dans la patience : Le rayon est caché sous tout événement.

a Attends » , dit Tarc-en-ciel au sortir du déluge ; « Attends », disait Jésus devant la nuit des cœurs; « Attends », dit au captif la lumière du juge ; La lune dit : « Attends mes rayons protecteurs,

<( Attends, voilà que je me lève-

« Attends, et je vais dévoiler a L'erreur des visions de ton fantasque rêve : a Je suis celle qui vient sourire et consoler. »

Sur un banc au bord de la route

Elle consentit à s'asseoir,

Et la lumière goutte à goutte

Tomba du céleste arrosoir.

La nature altérée ainsi qu'une bacchante But les rayons versés aux calices des fleurs, Et les rameaux rendaient sous une haleine errante Des bruits comme aux festins les coupes des buveurs.

Le chemin blanchit sa poussière,

La pierre baigna son sein nu Dans les libations de la sainte lumière

Dont le règne était revenu.

Les noires visions, rappelant leur cortège, Ont rouvert devant lui les portes du néant.

Les spectres aux linceuls de neige, Les abîmes faits d'ombre et le nain fait géant, Le peut-être, drapé dans la vaine hyperbole, Et le frisson courant au dos du voyageur,

Tout se dissipe, tout s'envole Sous les traits lumineux de l'astre bienfaiteur.

140 CHAÎSTS ET POEMES.

On entend un soupir. C'est une tourterelle Qui dit : a Faut-il aimer? à son doux compagnon. Je vois, ami, blanchir ton aile Sous le baiser d'un doux rayon. »

Montrant à son lever sa face encor rougie

Des terrestres brouillards qui troublent sa pudeur,

La lune enivre à cette orgie La nuit qui perd son voile en buvant sa lueur. La lune à l'horizon semble baiser la terre, Et son front, rougissant d'une vague frayeur, Emerge de ses bras regrettant le mystère.

Lune, monte toujours pour trouver ta blancheur. Ta ne peux trop monter. La seconde innocence Donne sa robe au ciel. Il faut, bien loin de nous, Oublier le bonheur qui finit et commence Pour recouvrer ce bien que nous perdîmes tous.

Ainsi nous quitterons, la face encor rougie, Le terrestre banquet où les brouillards du cœur Ombrageront nos fronts au sortir de l'orgie, Pour reprendre là -haut la céleste blancheur. Là, nous dominerons dans la sphère étoilée Le règne de la nuit sur nos pas abattu, Et nous revêtirons la robe immaculée.

Ce qui fait la blancheur au ciel, c'est la vertu.

Et la peureuse était rassurée et ravie. Gomme un libre ruisseau, sa respiration Courait en reprenant le rhythme de la vie Sous la divine ascension.

a Goûtez la paix de ce retour splendide.

Nul danger, vous voyez, ne courait sur vos pas.

La nature n'est point perfide,

Dans l'ombre elle ne trahit pas.

Son grand œil est ouvert lorsque toute paupière

Tombe comme un second rideau

Quand le ciel éteint sa lumière Et donne le sommeil au cœur comme au rameau. N'imaginez donc rien. Ne pensez pas pour elle * Elle est là. Ge qui dort est deux fois innocent. Marchez dans les berceaux où la force mortelle Confie au grand gardien son sommeil impuissant. Seulement, sans les voir, vous froisserez dans l'herbe ' Deux papillons d'azur dormant dans une fleur; Vous êtes le fléau, créature superbe, Non le martyr des nuits où vous dites : « J'ai peur ! »

On reprit en rêvant la brillante avenue. Sous le retour espoir et la lune blancheur, La paix revint à l'âme et l'éclat à la vue, Et la peureuse n'eut plus peur.

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