LA JEUNESSE DE LA NATURE
Nature, immuable jeunesse.
Je demande par quelle loi
Tu ne connais pas la vieillesse,
Quand tout vieillit autour de toi.
Une fois les fleurs effeuillées
Dans l'aride champ de nos jours,,
Elles ne sont plus réveillées
Au nom de nouvelles amours ;
Toi, toujours tu te renouvelles,
Et ton opulente beauté
Se rit des blessures mortelles
Que nous fait la sénilité.
Cette visiteuse importune
Vient nous frapper en plein amour,
Comme parfois on voit la hme
Hâter son lever en plein jour.
là jeunesse de là nature, 143
On dit et Ton voudrait redire,
Mais l'haleine tremble déjà.
On rit, les perles du sourire
Un jour après ne sont plus là.
Le miroir jour à jour efface
Ce qu'hier il a reflété,
Et montre le deuil de la grâce
À son regard épouvanté.
Sous un souffle de ton haleine
Que l'Amour n'aurait pas permis,
Poussés vers la saison sereine,
Les amants deviennent amis.
Tous; les bras tendus vers l'espace,
Nous voulons rappeler en vain
Nos feuilles que l'aquilon chasse
Sans daigner nous dire : « A demain! »
Toi, tu vis, tu souris. Ta grâce
Célèbre des noces toujours.
Tes bois, tes champs où l'hiver passe
Reverdiront pour tes amours.
0 toi, beauté que rien ne blesse,
Dis-moi qui peut alimenter
Cette intarissable jeunesse
Que chaque printemps vient chanter ?
Tu ne dis rien. Mais moi, cruelle,
Je le sais, et ne tairai pas
144 CHANTS ET rOEMES.
Ce que la force maternelle A trahi d'enfants dans tes bras.
Mère à la bouche de tigresse Appliquée à toute beauté, Tu dois aspirer la jeunesse Pour nourrir ta fécondité.
Tu rappelles à toi ta sève, Tu revis de ton propre sang; Tout ce qui végète est ton rêve, Jouet de ton souffle puissant.
Ainsi l'étincelle envolée Qui retombe dans le brasier Rend l'éclat à la flamme ailée Avec la chaleur au foyer.
Aussi, quand à présent ma marche ralentie Cherche encor tes trésors pour moi toujours nouveaux, Je leur dis : « Sachez bien qu'aux dépens de ma vie Notre mère vous fit si jeunes et si beaux. »
Ton sourire, ô nature, est fait de mon sourire ; Vampire, dans mon sang tu puises ta vigueur ; Je suis le fruit tombé ; toi, l'éternel délire ; J'ai vécu de tes biens ; toi, tu vis de mon cœur.