LE SPORT
Nous crions au progrès quand la grande industrie Fait courir les chevaux dans les sentiers poudreux, Mais chez les Grecs la poésie
Faisait voler Pégase dans les cieux.
Et lorsque l'Europe en extase Chante Gladiateur, ce généreux coursier,
J'en suis à regretter Pégase Dont Apollon dorait le magique étrier.
Gladiateur toucha le but dans notre arène, Il a vaincu l'Anglais et son nom est chanté : Mais Pégase fait mieux, puisque d'un bond il mène Son cavalier à la postérité.
Les jockeys à la main légère Guident nos coursiers merveilleux, Sur Pégase montait Homère Cette course avait bien son côté lumineux.
Dans nos temps la course est magique ; De nos brillants coureurs nous retranchons le poids ; Ils le cèdent pourtant au vieux sport hellénique : Nous courons aujourd'hui, Ton volait autrefois.
J'aime mieux la plume d'une aile
Que la poussière d'un sabot ; Et, malgré le progrès de notre ère nouvelle, Je trouve que. Pégase a gagné le gros lot.
Il était une fois, dans un palais de fée, Un livre merveilleux que la dame charmée Sans cesse consultait et des yeux et du cœur. Ce livre parlait seul, il était son lecteur. Un livre, c'est bien bon. Oui, c'est charmant de lire, Mais c'est encor plus beau quand un livre vient dire Lui-même son secret. Vive un livre parleur ! Par lui le lecteur passe à l'état d'auditeur. On le consulte à l'aise en effeuillant des roses. On dit : « Bis! »I1 répète, en disant bien des choses Où l'œil s'éblouirait s'il se mouillait de pleurs. 11 sait mieux infuser ses récits dans les cœurs. L'idée est dans la voix mieux que dans l'écriture. L'œil est bon conducteur, sans doute la lecture Mène le mot à l'âme, et pourtant, moi, je crois Qu'il doit aller moins loin par l'œil que par la voix.
Enfin la fée était contente de son livre ;
Elle le feuilletait avide de poursuivre
Tout le divin savoir qui rapproche des deux.
Une fée en saurait presque autant que les dieux
Si, pour équilibrer la fleur et le dictame,
Ils n'avaient pas voulu qu'elle fût un peu femme
Par 3e côté charmant d'ignorer et d'aimer.
Savoir, oui, mais surtout par le don de charmer.
Les femmes font, dit-on, plus d'une inconséquence,
Mais on sait que leur grâce est dans leur ignorance.
Passons. La fée allait dire au livre parleur :
« Qu'est-ce que la raison ? et qu'est-ce que le cœur ?
Fait-il bon être prude ou tant soit peu coquette?))
Le livre répondait : « Cette raison complète
La femme, comme au char une roue en surplus
Rassure, sans servir, ceux qui comptent dessus.
Quatre, c'est bon, mais cinq promettent davantage.
Cet en-cas fait gaîment poursuivre le voyage.
Et ce meuble de luxe, en extra tous les jours,
Fait cheminer en paix la femme et les amours.
a Par sagesse soyez et coquette et volage, Mais par coquetterie encore soyez sage, » Disait-il aux feuillets qui traitaient de cela. Puis il disait du cœur : « Le grand arcane est là.
Le cœur donne le ton à la grande harmonie ; Car l'histoire de l'homme est une symphonie Où l'amour chante, on pleure, ou se lamente, ou rit; Il fait l'orchestre entier rien qu'avec ce qu'il dit. Tout est muet et mort quand il compte des pauses. Le cœur porte le rhythme et dans l'ordre des choses On le voit alanguir, presser les mouvements Selon l'ordre où l'amour règle les sentiments. Au début, il ne bat que le chant des nourrices, Pais celui des printemps et des zéphyrs propices, Puis le grand andante des calmes lendemains. »
A l'article du Temps il disait : « Ses deux mains Toujours l'une dans l'autre échangent leur richesse ; L'une prend, l'autre donne, et se vidant sans cesse, S'emplissant, balançant leurs dons et leurs larcins, De lui font un jongleur; ces hochets des humains, Pommes d'or ou de fer tournoyant sur vos têtes, Sont les jeux incessants de ses deux mains distraites.»
Il disait : « Le bonheur est cet unique son De cœurs harmonieux chantant à l'unisson. L'injustice est l'accord qui trouble l'harmonie Et forme dissonance au concert de la vie,
« Tout est flots dans les cœurs comme au règne de l'eau; De là vient l'homme-lac comme l'homme-ruisseau,
L'un reste et l'autre court : c'est fuite et permanence Que l'on nomme chez vous inconstance et constance, Avant d'ouvrir la voile, amants, sondez bien, l'eau, Voyez si vous voguez sur lac ou sur ruisseau : Car maudire plus tard ce qu'on nomme inconstance, C'est absurde, c'est fou, c'est un fait d'ignorance, a Que veux-tu? dira l'un; ne savais-tu donc pas a Que j 'étais le ruisseau ? Pourquoi ces grands « hélas ? » — Moi, le lac, dira l'autre : ami, si je te lasse, « Il fallait au ruisseau demander ce qui passe. »
C'était bien instructif ce livre, en vérité.
Quand le cœur de la fée était trop dépité,
Il lui citait des traits de morale très-haute
Prouvant à son lecteur que ce n'est pas sa faute ;
Que le sort est ingrat; que c'est un chicaneur,
Un taquin, un perfide, un menteur, un voleur.
11 n'expliquait pas trop ce mot de destinée
Dont se servait souvent cette sensible fée,
Qui, n'osant nommer Dieu, chargeait toujours le sort.
Elle n'aurait pas dit : « Dieu fait mal, il a tort? »
Le destin est chez nous comme le ministère
Fait pour porter les coups des dupes de la terre,
Mais elle s'écriait : « 0 destin imparfait,
Affreux, injuste et faux ! ah ! si Dieu le savait! t>
La fée encore ouvrait l'article politique
Qu'elle n'aurait pas lu sans le livre pratique,
Car ses yeux se fermaient devant ces grands journaux,
Qui se changeaient pour elle en feuilles de pavots.
Le livre commentait l'intéressant mensonge
Que les gouvernements répandent dans ce songe
Où passent les humains, qui ne savent pas mieux
Le secret de leurs rois que celui de leurs dieux.
Il lui montrait aussi comment, trop irascibles,
Les peuples bien souvent sont des enfants terribles
Qui font à certains jours enrager leurs papas...
Ces faits une fois lus, on n'y revenait pas,
Ou bien peu... Qu'importaient ces ombres dans sa vie ?
C'était trop accablant pour sa philosophie
Très-superficielle, et pourtant quelquefois
Elle réfléchissait et comptait sur ses doigts
Combien de royautés, combien de républiques...
Mais l'amour entravant ses discours politiques,
Les peuples et les rois, leurs mérites, leurs torts,
Elle allait consulter quels étaient les remords
Les moins affreux, savoir : pour la femme sensible.
De n'avoir point aimé, ce crime irrémissible,
Ou d'avoir trop aimé, cette imprudence, hélas !
Le livre prouvait peu, mais il n'hésitait pas :
« 11 faut toujours aimer, disait-il : dans la vie,
Où le cœur met l'enjeu, s'il faut que Ton expie
A ce jeu de hasard de prendre un numéro,
Mieux vaut Je chiffre encor que le néant zéro.
Mieux que pleurer pour rien, pleurez pour quelque chose
Au moins devant vos pleurs vient sourire leur cause;
Car ce jour regretté jadis on Ta senti,
îl faut être venu pour que l'on soit parti.
Femmes, l'amour venu, c'est votre apothéose. »
Elle cherchait l'article à savoir si la rose
Q ui vivrait bien longtemps . . . « Elle en saurait trop long,
Lisait-elle, et vendrait le pauvre papillon
En disant à ses sœurs ce dont il est capable.
Vieille rose qui sait regarder sous la table
De ce festin charmant où s'enivre la fleur
A le savoir, hélas ! aux dépens du bonheur. »
Mais c'est des sentiments qu'il parlait davantage. Pour les exprimer tous, il avait un langage Dont chaque mot heureux portait comme un aimant Où la boussole cœur tourne infailliblement. Il disait, on croyait. Sa parole dans l'âme Chauffait, en éclairant, comme un rayon de flamme. Ainsi fait à nos yeux avril, ce beau parleur Dont chaque mot brûlant fait éclore une fleur.
UN LIYRE QUI Î'AKLE. 1 o\3
De même il arrosait, enflammait la pensée Eclose à ses discours, par sa main caressée. Il parlait l'amitié, mais il chantait l'amour. Si la haine est la nuit, ce livre était le jour.
La lectrice disait : « Oh ! parle, parle encore,
Je suis près d'être bonne à ta voix que j'adore.. . »
C'était par modestie, elle l'était vraiment ;
Pourtant... Mais j 'ai parlé déjà trop longuement
Et j'aperçois d'ici plus d'une curieuse
Qui voudrait bien trouver la source précieuse
D'où ce livre est sorti. Si Ton pouvait savoir !
Ah ! comme l'on courrait ! ah! comme on irait voir !
Mes lectrices ont dit. : « Allons trouver la fée. . . »
Mesdames, c'est en vain. Quand vous l'auriez trouvée,
Vous n'auriez pas son livre, elle n'en fait point part;
Elle dirait : « Il faut qu'on le trouve au hasard.
Allez, voyez, cherchez. Ces livres dans la vie
Ne se marchandent pas. Leur rencontre bénie
Se fait sans l'imprimeur ; l'argent n'y pourrait rien,
Et tout heureux lecteur ne lit que dans le sien. »
Vous ne devinez pas ce livre de la fée?
Eh bien ! je le dirai tout bas. J'ai la pensée
Que l'on trouve plus doux ce qu'on nomme à denii :
Ce livre,., était le cœur d'un véritable ami.
LES DEUX HETRES
a Pourquoi donc t'en vas- tu? » Ces mots redits toujours Couvrent tous les feuillets du roman des amours.
a Pourquoi donc t'en vas-tu, mon ami? — Mais, ma chère Je vais, je vais... — Hélas ! que l'absence est amère! Ah! quand on vit à deux, pourquoi se désunir? Partir dépend de nous, pas toujours revenir. Pauvres femmes! Mon Dieu! que notre destinée Est triste! c'est pitié. Mieux vaudrait être née... » Chut ! tendres cœurs, pour vous Dieu fit cette vertu De dire en bénissant : « Pourquoi donc t'en vas-tu? »
Je me disais cela pendant la rêverie Qui me surprit hier là-bas dans la prairie.
Au bocage nos champs sont clos par des fossés Chargés de bois épais à leurs sommets placés
Depuis les jours lointains où l'opulente terre
Redit par ses échos le mot propriétaire,
Et que, sous les jalons, le globe découpé
Fut par ses laboureurs en détail occupé.
Depuis ce jour aussi, grain à grain baptisée
Par l'eau tombant des fronts, sainte et forte rosée.
De ses nombreux parrains elle reçut des noms
Qui vinrent distinguer chacun de ses sillons.
C'est le champ de la Croix, du Val, du Mont, des Orges,
Et le champ où j'étais est celui de Saint-Georges.
D'abord les noisetiers font un épais rideau Qui garde du voisin la brebis et l'agneau. Chacun trouve un chez soi sous cette cloison verte. Puis, prêtant leurs rameaux à l'écureuil alerte, Du sommet des fossés les arbres orgueilleux Semblent noyer leurs fronts dans l'infini des cieux; Ils sont là grands veilleurs comme les sentinelles Qui doivent protéger contre les vents rebelles Tous ces champs à l'abri qui sous le ciel normand Concentrent les rayons pour mûrir le froment. Cette ceinture aussi donne à tout ce qui chante Les buissons pour cacher la famille naissante.
C'est là que je voyais deux arbres enchantés,, Deux beaux hêtres tout près l'un de l'autre plantés,
162 CHAKTS ET POEMES.
Mais si près, mais si près, que ce doux voisinage Dans un même penchant confondait leur feuillage Et que sons le gazon leurs racines aussi Devaient dans le secret se rencontrer ainsi. Deux arbres, c'est bien peu. Pour moi c'était immense. Sur le haut du fossé ces deux amis d'enfance Gomme sur un autel se préservaient tous deux Des vulgaires passants et des sentiers poudreux.
Ils étaient mal plantés, dirait un agronome. Moi, je les trouvais bien. Qu'il se taise cet homme Qui nomme mauvaise herbe un bleuet dans ses blés, Et qui ne se dit rien sous les cieux étoiles Sinon qu'il se promet un lendemain sans pluie.
« Heureux qui l'un sur l'autre en végétant s'appuie ! » Me disais-je devant ces deux arbres si beaux, Trop pressés pour pouvoir délier leurs rameaux. Et, ce qui m'en plaisait, c'est que sans entourage Ils étaient là tous deux caressés du nuage, N'ayant d'autre rempart, n'ayant d'autre gardien Qu'eux-mêmes devenus leur mutuel soutien. L'un d'eux était plus grand, c'est celui qui protège Des souffles oppresseurs ; c'est l'amant, me disais-je. L'un et l'une. Pour moi, le roman était fait. Le couple offre partout le poëme parfait.
Alors mon cœur charmé me contait leur histoire. Beaux arbres en plein ciel, dispensés de mémoire Puisqu'ils restent ensemble et refont chaque jour Sur la veille calqué le roman de l'amour !
Je me les figurais d'abord à leur naissance Sous une touffe d'herbe abritant leur enfance ; Pais légers arbrisseaux lutines du zéphyr, Cet enfant qui, comme eux, fait un jeu d'un soupir. Puis, se sentant un jour armés pour la tempête, Ils ont au sein des airs plongé leur noble tête ; Et plus, avec les ans, la sève s'épanchait, Plus par sa tige aussi chacun se rapprochait.
De même agit notre âme. On s'est vu dans l'enfance, Mais on se sent plus près quand vient l'adolescence. L'âme prend plus de place et comble en s'étendant L'espace qui sépare. Un soupir cependant Va rejoindre les cœurs, son nom est sympathie. Les rameaux de l'esprit se rapprochent, la vie Se confond. L'on conçoit à deux les sentiments, Et les enfants d'hier aujourd'hui sont amants.
Ces arbres avaient donc réuni leur feuillage Pour jouir du beau temps et supporter l'orage,
16i CHANTS ET POEMES.
Et, pour jamais unis, ils se sont embrassés Dans le chaste baiser qui les tient enlacés. "Selon l'oiseau qui chante à leur ombre discrète, L'un parle rossignol, l'autre parle fauvette. Ils se disent alors ce que j'ai cru toujours Que les arbres disaient pour fêter leurs amours.
a Heureux le couple ami qui peut mêler sa vie
Dans l'immobilité d'une même harmonie !
Qui rêve le grand rêve immense et surhumain
Où jamais son auteur ne dit le mot demain !
Et qui n'a pas deux pieds, instruments de l'absence,
Pour fuir un seul instant une chère présence !
Qui se dit : a Nous vivrons et nous resterons là ! »
Là ! c'est le mot de Dieu qui jamais ne s'en va,
C'est pourquoi son beau ciel est le bonheur suprême :
Il reste là toujours et pour toujours il aime.
Ces beaux hêtres disaient : « Nous n'avons pas d'ennuis Nous portons des concerts que les esprits des nuits Tirent de nos rameaux qui s'accordent ensemble. Si l'un a le frisson, bientôt son frère tremble, Et, poètes amants, nous devons notre voix Aux vents qui font surgir la passion des bois ; Alors nous gémissons en confondant nos têtes, Et notre plus beau chant naquit dans les tempêtes.
L'esprit du jour aussi tient nos bras étendus
Dans l'éternelle extase, et toujours entendus,
Nous élevons vers Dieu la constante prière
Célébrée à nos pieds par la nature entière.
De tous nos bras encor nous pressant tous les deux,
Nous nous disonspourquoi nous nous trouvonsheureux ,
a C'est que nous ignorons l'affreux mot de la terre Qui d'un amant heureux a fait un solitaire : Adieu, ce mot funeste à jamais redouté Qui jamais n'atteindra notre stabilité.
«Nous avons entendu la fauvette craintive Dire à son compagnon dont l'aile est fugitive : « Pourquoi donc t'en vas-tu?» L'oiseau qui dit ces mots Est toujours affligé. Souvent sous nos rameaux Vient à l'ombre s'asseoir un couple qui soupire. L'homme est noble et la femme invente le sourire. Comme tout ce qui dit : J'aime ! en le répétant; Bientôt son œil s'éteint sous un voile flottant. « Pourquoi donc t'en vas-tu?» dit-elle avec tristesse. C'est l'histoire du monde, on s'aime et l'on se laisse. Pour nous, sans dire adieu, pour nous, sans dire hélas, Nous ignorons ces mots, car nous ne partons pas. »
Et moi j'ai salué ce couple solitaire
Qui domine en restant les amours de la terre.
J'ai dit : ((Hêtres bénis, salut à vos amours ! Salut, vous dont le sort est de rester toujours! Salut au couple heureux, par les grâces divines, Qui dans les champs d'amour est doué de racines ! Qui cherche son bonheur, non dans le mouvement, Mais dans le long repos de l'âme d'un amant ; Qui trouve assez du ciel, des rayons, de la brise Pour nourrir sa pensée et causer sa surprise, Et qui dit, souriant à l'ami : « Nous voilà! a Par la grâce de Dieu, nous restons toujours là. n
Comme une fée, un jour si je pouvais renaître,
Je ferais de l'ami, non l'oiseau, mais le hêtre.
Un confident aux champs avait suivi mes pas,
Et comme il m'entendait, je lui dis : «N'est-ce pas?»