LA JEUNESSE DE LA. NATURE
Mais je domine encor ta constante jeunesse. Mon ombre a beau me suivre en boitant aujourd'hui : Tu n'as pu dépouiller au moins de sa richesse Mon âme et son amour que Dieu garde pour lui.
Le temps, ce bien de tous, n'appartient à personne ; Il reprend d'un main ce que de l'autre il donne. Quand nous le combattions, loin de nous il a fui. On le perd quand on veut se mesurer à lui. Rien qu'à mettre un caillou seulement sous sa roue Pour enrayer son cours, on est vieux. Il se joue De nos instants perdus et reprend ces instants Miettes de son banquet qu'il nous jette. Oh ! le temps Regarde avec mépris l'inutile défense D'athlètes d'un tournoi condamnés à l'avance. On laisse le bonheur pour courir au danger Afin de retenir l'éternel passager.
On ne pense qu'à lui. L'on gémit à sa suite Et, tandis qu'on le tient, on recloute sa fuite. Lui, lui ! C'est toujours lui qu'on observe tout bas, Et même le bonheur ne nous en distrait pas.
Le bonheur a dit : « Viens, viens revoir ta patrie; Viens revoir le foyer d'une mère chérie, Elle possède encor le chant qui t'endormait. Il reste à tout berceau quelques gouttes de lait.
— Non Je n'ai pas le temps,» dit le fils qui s'empresse De courir au naufrage ou bien à la richesse.
«Oh ! reste, dit un hôte à son cher visiteur ; Ne sens-tu pas qu'ainsi se dilate le cœur? Vois donc comme il est doux de parcourir ce livre Qu'on écrivit à deux quand à deux l'on sut vivre.
— Non, je n'ai pas le temps, N'arrête plus mes pas, » Dit l'autre, qui déjà s'échappe de ses bras.
L'amour dit : « Je te garde un nid plein de sourire Où je veux te prouver comme il est doux de dire Ce qu'on a déjà dit. Qu'importent tous ces flots De la parole? Moi, je n'ai que quelques mots, Mais ils sont suffisants pour charmer l'existence.
— Non, je n'ai pas le temps, dit celui qui s'élance En regardant sa montre. Hélas ! j'étais bien là, Mais ma montre le veut.» « Me voilà î me voilà ! Je m'occupe 'de toi, dit le plaisir qui chante ; Suis-moi dans les salons où la grâce touchante Tient son banquet d'amour comme j'y tiens le mien. Tu m'as suivi. Jouis à présent de ce rien
Que j'enfle de mon souffle, et léger météore
Qui se gonfle, s'irise et s'envole sonore.
— Non, je n'ai pas le temps, » dit l'ingrat du plaisir;
L'homme môme à ta voix compte avec son loisir.
« Ma chère, laissez-moi vous conter mon histoire. J'ai besoin d'une amie. Ah! vous ne sauriez croire Tout ce que j'ai souffert. Voilà déjà longtemps Que je vous attendais... — Mais je n'ai pas le temps, » Dit l'amie essoufflée en s'échappant bien vite.
A Paris, qui peut faire une longue visite?
Ce aje n'ai pas le temps » qui prend l'homme aux cheveux
Est le mot des élus comme des malheureux.
C'est le ciseau fatal qui coupe toute joie,
Qui fait fermer ce livre où notre âme se noie,
Qui réveille ces cœurs amoureux et constants
Tout près de s'oublier sans « je n'ai pas le temps. »
Mais prenez-le ce temps que Dieu donne à la vie. Qui sait seul en jouir est celui qui l'oublie. Prenez le temps d'aimer, prenez le temps de voir, Prenez le temps du rêve et du doux noncHaloir.
Oh! qu'il faisait bien mieux, ce visiteur facile Qui, pour voir une dame, abandonna la ville,
Près d'elle dans les champs pour s'oublier un peu. Il avait bien aussi mis à ce fol enjeu De la grande vitesse où notre wagon roule. Il n'avait pas le temps, lui non plus,, dans la foule ; Et quand il arriva plein de soins importants, Comme chacun il dit qu'il n'avait pas le temps. C'était un lieu paisible où la marche était lente (On n'avait rien à faire), où l'heure peu gênante Sonnait à petit bruit sans hâte et sans effort, Où tout se supportait comme rien n'avait tort, Où tout prenait le temps sans passion ni trouble, Où le vieil entraîneur, sans jouer à coup double, Se donnait à chacun selon ses vœux d'un jour, Trottant pour l'amitié, galopant pour l'amour. La dame était aimable et surtout douce et tendre ; Le visiteur d'abord se plaisait à l'entendre, Et puis il oublia, pour le mois de janvier, De commander l'achat du noir calendrier. Puis le printemps passa, puis l'été, puis l'automne, Puis l'hiver vint après défleurir leur couronne, Puis... Que dirai -je encor?... Dans ses rêves constants, Ses plaisirs... ses oublis... ses vœux... il eut le temps, Oui, le temps d'être heureux, et près de son amie Sa visite a duré... sa vie.
Je bénis ses oublis, je bénis ses plaisirs. Heureux qui peut ainsi goûter les doux loisirs , Aux noirs combats du temps qui sait faire une trêve Pour chanter et voguer sur l'océan du rêve, Et qui ne compte pas tandis qu'il peut à deux Diriger la nacelle où voguent les heureux !
Ainsi fit Stephano. Quand de sa main trop lourde Le Temps frappa trois fois la cloche à la voix sourde, Il le comprit et dit, sans regrets superflus : a Ah ! c'est toi ! Je n'y songeais plus. »