‹ Chants et poëmesChapitre 36 sur 42 · LES ILLUSIONS PERDUES · texte numérisé non relu

LES ILLUSIONS PERDUES

(Ce tableau est au Musée du Luxembourg1.)

Le poëte, au déclin de son humain voyage, Sur le fleuve du temps vient de s'asseoir rêveur. Il veut se reposer sur ce triste rivage De son brillant et saint labeur.

Sa lyre est à ses pieds. Oh ! sa lyre inspirée N'a gardé qu'une corde! Et le léger zéphyr Passant sur ce débris, à cette heure sacrée, N'en obtient qu'un mourant soupir.

Compagne et compagnon, lassés du long voyage, Vous avez retenti sur le monde enchanté, Et l'amour, aspirant votre divin langage, Au clavier des cœurs l'a chanté.

Us se taisent tous deux, quand le cœur du poëte Tout plein de chants encor rêve le saint concert ; Mais aujourd'hui sa voix n'est plus son interprète ; Jean seul parlait dans le désert.

Et le désert s'est fait pour lui dans la nature ; L'Olympe de son ciel désormais s'est caché. A l'arbre du bonheur la moisson était mûre, Et le fruit s'en est détaché.

Son regard s'abaissait sur la vague mouvante De son cours agité suit les frivoles jeux, Quand sur l'onde mobile une barque fuyante Apparaît et glisse à ses yeux.

Visite inattendue, et tableau plein de charmes! Ses plaisirs disparus et ses dieux envolés, Ainsi qu'un arc-en-ciel qui brille dans ses larmes, Raniment ces lieux désolés.

C'est le front radieux, c'est la forme divine Des muses qu'il servit et qui l'ont couronné. L'une tient le laurier, et l'autre bat mutine Des mains comme à son premier né.

Celle-ci tient la lyre, instrument de sa gloire ; L'autre chante les vers qu'il disait autrefois, Quand le monde ravi consacrait sa victoire Par les pleurs versés à sa voix.

L'autre, aiguisant les traits de son malin sourire. Fermant l'œil à demi, relève les bons mots Qu'il semait en courant quand il trichait la lyre Pour essayer des gais pipeaux.

Et lui les reconnaît, et d'un cri de jeunesse Les nommant par leur nom,, il bénit leur retour ; Il contemple leurs traits, leur grâce enchanteresse, Et les appelle avec amour :

« 0 mes muses, c'est vous! Indulgentes et bonnes,, Venez ! S'il s*est trop lourd incliné vers mon cœur, Mon front a la mesure encor de vos couronnes Et des rayons pour le bonheur.

« Oh, venez ! Oh, venez ! J'ai des chants tout plein l'âme En entassant les jours nous gagnons glorieux Les célestes hauteurs où notre esprit s'enflamme Au contact épuré des cieux.

« Si Pœil lassé de voir se ferme à la lumière, L'esprit toujours plus clair perce les profondeurs, Et, marchant à tâtons, jadis l'aveugle Homère Lisait couramment dans les cœurs.

a Recommençons la fête; ah? j'en ai long à dire ! Je reconnais au pas les sentiments divers ; Ils m'ont tous visité, depuis l'heureux délire Jusqu'aux sources des pleurs amers.

(( Je sais le nom des dieux qui passent dans le rêve Et ce que dit le vent aux fentes des tombeaux. La jeunesse prélude, et l'âge mûr achève. Les derniers chants sont les plus beaux. »

Tout à coup il s'arrête. Au bord de la nacelle, Il vient de voir l'Amour, autrefois son flatteur, Effeuiller et livrer à la brise infidèle La rose qui para son cœur.

Il pleure à cette vue, il se trouble, il chancelle, Il demande pitié... Mais le tableau léger Disparaîtra bientôt chassé par un coup d'aile, Jouet du zéphyr passager.

Longtemps il l'attendra. Dans la brume nocturne Ses regards malgré tout voudront l'apercevoir, Et ses cris troubleront l'étoile taciturne Qui fait sa prière du soir.

Quand il aura perdu jusqu'au dernier sillage, Enivré de douleur et fou de désespoir, Il voudra ressaisir une ombre, un rien, un gage Des biens qu'il ne doit plus revoir.

Il va se rattacher à cette corde unique De sa lyre et l'étreindre en un brûlant retour, Comme pour évoquer par ce son fatidique Un écho du mystique amour.

Se traînant à genoux sur la plage morose, Vers les flots ravisseurs il étendra les bras Pour reprendre au courant les feuilles de la rose Que l'Amour effeuilla là-bas.

Oh ! le cœur au printemps peut déborder le monde, L'infini de l'amour, la splendeur des concerts : Quand tout va le quitter, la feuille vagabonde, Un dernier chant, c'est l'univers.

Glaire a peint le poëte à ce moment rapide Où la barque à ses yeux passe et fuit pour toujours, Quand la morne douleur sur sa paupière humide A signé l'adieu des beaux jours.

Accablé de tristesse, il reste sans défense Et murmure : « Beautés, touchantes visions, Ce ne sont point des dieux qui trompent l'espérance, Vous êtes des illusions. »

Secret de la peinture, ô divine magie ! Don de création surpris par les pinceaux, Devant vos saints autels faites poser la vie, Consacrez-la dans vos tableaux.

Peintres, éternisez sur la toile bénie Ce qui dure trop peu dans le temps limité, Puisque les nations qu'enfante le génie Ont le don d'immortalité,

Nous appelons sur vous la lumière infinie, Pour vous nous demandons que le fleuve du temps Se change en un beau lac où la barque s'oublie Dans les hivers comme aux printemps.

Qu'il se fasse un miroir où les muses fidèles Doublent leurs traits, deux fois saisis par le désir, Et que pour vous l'Amour dans ses mains fraternelles Garde les roses du plaisir.

Que les illusions, ces décevants mirages, Qui s'échappent vers nous des rives du bonheur, Devenus de vrais dieux en touchant vos rivages, S'éternisent sur votre cœur.

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Qui pourrait croire que Nina, Veuve de l'an dernier, femme un peu précieuse

Que le Temps distrait laissa là, Gomme fait l'aquilon d'une fleur orgueilleuse Qu'il épargne un moment en emportant ses sœurs, Qui croirait que Nina, scandale des penseurs, Est si peu philosophe et si peu sérieuse, Si peu propre à tes dons, vérité précieuse,

Que, recevant hier des fleurs, Elle leur a parlé ? C'était en tête à tête, C'est son excuse; enfin je crois qu'il faut,

Même d'un ami que l'on fête, Célébrer la vertu, mais non pas le défaut. Or elle avait reçu deux pots de marguerites,

Et, seule avec ces folles-là,

Elle leur dit : « Pauvres petites ! »

Et leur parla comme cela :

a Te voilà, blanche marguerite !

Je te boudais, pauvre petite, Tu sais que tu m'avais menti ; Mais viens, mon courroux est parti, Car je regrette tes mensonges.

J'ai perdu le secret des songes Depuis que j'ai vécu sans toi.

Personne ne ment plus pour moi, Hélas ! je n'en vaux plus la peine, Et la vérité souveraine M'enveloppe de toutes parts.

Mon destin n'a plus de hasards.

La réalité me dévore.

Hélas ! je pourrais croire encore Je ne sais quoi, tant c'est cruel De vivre ainsi dans le réel.

« Comme on se trompe dans la vie !

Contre le mensonge l'on crie, Mais n'a pas qui veut des menteurs, Car pour dire ces mots flatteurs, Concerts pour le cœur d'une femme, On doit un peu vendre son âme.

Vraiment il faut du dévoûment De la part de celui qui ment ;

194 CHAINTS ET POEMES.

Car enfin, pour nous faire croire, C'est un billet de purgatoire Qu'il vient souscrire en notre honneur.

S'il me revenait un menteur!

L'excès de ma reconnaissance...

Hélas ! la froide indifférence Ne produit que d'honnêtes gens.

Ment- on pour les indifférents?

Eh non ! par eux le ciel s'encombre.

Hélas ! quand il marche sans l'ombre Du mensonge, un cœur esseulé N'est plus qu'un temple démeublé.

« Là vraiment, je le dis sans rire Il paraît que c'est sous l'empire Du mensonge que nous voyons Tant de prismes, tant de rayons ; Et cette scène de la vie, Où nous marchons l'âme ravie.

Il en est le décorateur.

Ce mot magique : le bonheur, Lorsque le couple solitaire Fut rejeté sur cette terre, Le mensonge encor l'inventa.

C'est encor lui qui nous prêta

Le mirage de la jeunesse, Ce doux nimbe qui nous caresse Et nous couvre comme des dieux De son nuage lumineux :

Tout destin perd son auréole Quand le cher mensonge s'envole.

« C'est trop triste. Voyons encor Autour de ton calice d'or, Marguerite, reste du songe, Si je peux trouver un mensonge :

Ah! se peut-il? tu dis : Beaucoup!

Je m'attendais à : Pas du tout!

Un peu! m'eût déjà contentée.

Mais je crois; je suis enchantée.

Oh ! je ne me défendrai plus.

Raison, par tes jours superflus Ne viens pas éclairer la scène Où l'illusion me promène.

Dans mon destin désenchanteur S'il me reste encore un menteur, Un cher menteur, source de joie, Je bénis la main qui l'envoie.

« Mais que je suis riche ! Comptons Combien de fleurs et de boutons

Sur ces deux pieds de marguerites :

J'en trouve,, en grandes et petites, Quatre-vingts. Ah! présent charmant, Plus beau que perle et diamant !

Revenez, temps des heureux songes!

J'ai chez moi quatre-vingts mensonges. »

Rosette à Julien

Toi qui revois notre patrie

Au nom si cher, As-tu vu si sa fleur chérie

Parfume l'air ?

La belle étoile, dont j'ignore

Toujours le nom, Le soir se lève-t-elle encore

Sur ta maison ?

L'ormeau qui croît devant ta porte

A-t-il encor Les nids où la tendresse apporte

La graine d'or?

Dis, si l'église qu'on achève

Grandit toujours

Gomme une vierge qui s'élève

Pour les amours.

Le carillon qui semble rire

D'un son si clair, Comme de mon temps sait-il dire

Son petit air ?

Ton père qui compte superbe

Quatre-vingts ans, Sourit-il en portant la gerbe

De ses printemps?

As-tu fait cacher sous le sable,

De ces bons vins Qui lui font retrouver à table

Ses vieux refrains?

Toi qui revois notre patrie

Au nom si doux, As-tu vu si sa fleur chérie

Fleurit sans nous?

Le lièvre battant la campagne

L'oreille au guet, Broutait-il près de sa compagne

Le serpolet ?

Pour l'ouverture de la chasse,

D'après mon cœur, As -tu détourné de sa trace

L'adroit chasseur ?

Les chiens, devant la lune blême

Hurlant à mort, Ont-ils poursuivi l'anathème

Contre le sort De tout ce qui pleure sa vie

Pendant la nuit, Quand devant la noire insomnie

Le sommeil fuit?

As-tu, cherchant la blanche fée

Avec émoi, Au bruit d'une voix étouffée,

Dit : « Est-ce toi ? »

Les fleurs de leur bouche entr'ouverte,

L'air réjoui, Semblaient-elles dans l'herbe verte

Se dire : « Oui » ?

Dis-moi si, dans la nuit dormeuse,

Phœbé dansant Tomba sur ta couche rêveuse

En t' embrassant ? As-tu, serrant sur ta poitrine

Son doux rayon, Rappelé la scène divine

D'Endymion ?

As-tu, marchant dans la nuit sombre,

Frémi tout bas

En croyant surprendre dans l'ombre

Le bruit d'un pas?

Quand tu recommandais ton âme,

Le front caché De peur de l'éternelle flamme,

A quel péché Pensais-tu donc? Est-ce à la crainte

D'avoir charmé ?

Ou trop peu consolé la plainte ?

Ou trop aimé?

Quand la menaçante chouette

Dans le vieux if Te jetait sa voix de prophète

D'un cri plaintif, Demandais-tu vite une lettre

A mon amour?

Pensais-tu que sa voix peut-être

Avant le jour T'apprenait que dans ma tristesse,

L'âme aux abois, J'avais pu mourir de vieillesse

Au bout d'un mois?

Car tu sais que quand je demeure

Un jour sans toi, Je vis un an lorsque chaque heure

Sonne au beffroi.

"Voit-on toujours les roses blanches

Le long du bois Se parler au travers des branches

Comme autrefois?

Tu sais qu'ici c'est peu facile

D'en voir fleurir ; Tant ce que l'on dit à la ville

Les fait rougir.

Dis enfin, ainsi qu'on l'assure,

Si Lise... Hélas!

Elle n'en a pas la figure,

Non ! n'est-ce pas ?

Mais si la petite Jeannette

En a dit ça, Ne parle plus à l'indiscrète

Et boude-la ; Car c'est affreux comme aux villages,.,

D'ailleurs Jean-Jean...

Ah ! que je hais ces bavardages...

Reparle-m'en.

0 doux pays ! ô ma patrie !

Cher souvenir !

Viens de loin embaumer ma vie

Et la bénir.

Mon âme, abeille voltigeante

Qui t'appartient, Vers toi, sa ruche verdoyante,

Toujours revient.

Puisse-t-elle de ce voyage

Qu'on fait au ciel T'en rapporter, ô mon bocage!

Un peu de miel.

On te sait des nids de fauvettes,

De rossignols, Des linois, des bergeronnettes,

Des chants, des vols, Je voudrais que l'on sût encore

Qu'un simple cœur Avec ce qui chante à l'aurore

Devint chanteur.

Quand la grande coupeuse d'ailes,

Qui vient trop tôt Rendre constants les infidèles

Rien que d'un mot, Me fera signe, vite, vite

Je veux courir Dans ces champs où mon cœur s'abrite,

Pour y mourir, Ton champ d'après au deuil superbe,

Brillant Paris,

Ne vaut pas une touffe d'herbe

De mon pays.

C'est là qu'une main toute pleine

De piété, Ecrira sur ma croix sereine :

a Elle a chanté. »

Au revers de la croix bénie,

Sur ses deux bras, Cette main de grâce remplie,

Oh! n'est-ce pas?

Gravera : « Si sa voix pieuse

à su charmer, C'est que son âme harmonieuse Savait aimer. »

Amour, mystère de la vie

Sur nous penché, Toi, tour à tour vertu bénie

Et doux péché, Ombre ou soleil, dieu fol ou sage,

Foyer du cœur, Tu fais resplendir au bocage

Et femme et fleur.

Toi qui revois notre patrie Au nom si doux,

As-tu vu si sa fleur chérie Fleurit sans nous?

Mais l'interminable vacance

Gagne sa fin, Et voilà que mon espérance

Peut dire : « Enfin !

Avant de t'éloigner, regarde

Jusqu'au dernier Tous nos souvenirs ; prends bien garde

D'en oublier.

Va-t'en voir si sur le grand hêtre

Mon nom grandit ; Il était, quand tu le fis naître,

Petit, petit.

Mais il s'étend avec l'écorce

Du tronc puissant, Et pourrait bien servir d'amorce

Au gai passant.

Gache-le, de peur qu'on n'en rie ;

Pense toujours Combien d'arbres ont dans la vie

Trahi d'amours. »

Pour moi, tout est toujours de même ; Pour tout discours :

a Je t'aime, je t'aime, je t'aime

Plus tous les jours. »

Apporte-moi, je t'en supplie,

Pour mon cadeau, Ce beau trésor de la patrie,

Fleur du hameau, Qui, tout à la fois chant et flamme.

Est tout pour moi, Voix de mes chants, œil de mon âme,

Son nom est... a Toi...)) Puis un œuf de la poule blanche,

Et puis des noix, Avec un brin de la pervenche

Qu'on trouve au bois.

Prends garde de perdre ma lettre,

Je l'ouvre exprès.

Vois-tu, j'aime mieux t'en promettre

Une autre après.

Ne l'use pas trop à la lire ;

. Un curieux Ne devine que pour médire.

Sois scrupuleux.

N'en fais pas aux champs la lecture :

Autour de toi On verrait, rien qu'à ta figure,

Qu'elle est de moi.

Qu'ai-jc donc encore à te dire?

Attends un peu. .

Ah ! je n'ose pas te récrire,..

Adieu! Adieu!

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