‹ Chants et poëmesChapitre 35 sur 42 · POEME DU PAPILLON ET DU NENUPHAR · texte numérisé non relu

POEME DU PAPILLON ET DU NENUPHAR

Le nénuphar naissant au matin sent une aile

Qui frôle le duvet de sa feuille nouvelle.

Il tressaille ; il éprouve un bonheur inouï ;

Il livre au visiteur son sein épanoui ;

Il l'admire enchanté, C'est une fleur qui vole,

Mais plus riche que lui, car elle a l'auréole

Des couleurs du soleil qu'il voit briller dans l'eau.

Le nénuphar épris dit : « Que vous êtes beau ! »

En effet, sa parure est splendide : émeraude,

Saphir et diamant, topaze vive et chaude,

Bleu lapis et rubis. Ici les papillons

Sont parés d'un écrin, trésor des chauds rayons.

Ils sont pompeux et lourds, surchargés de richesses.

Ce sont des enchanteurs aux royales caresses.

Ils servent d'éventail comme de parasol

Aux fleurs pleines d'orgueil qui Axèrent leur vol.

S'ils jettent dans leur sein un grain de leur poussière,

Comme un joyau royal il brille à la lumière.

Les fleurs le savent bien et se disent : « Vois- tu,

Vois-tu? Notre voisine a mis à sa vertu

Le zeste du plaisir. » Partout dans cette vie L'amour qui prend le nom de la galanterie Veut charger de présents son passager lien. Comment ! même au désert on n'aime pas pour rien ?

L'opulent papillon la première journée Etendait sur la fleur l'ombre prédestinée Du bonheur passager ; quant à ses doux serments, Je n'en citerai point; seuls.de tous les amants Les papillons n'ont pas le charme du langage. La tîeur en s'agitant parle par son feuillage, La mouche bat de l'aile, on dit que c'est sa voix ; Lorsque l'on est couché dans le secret des bois, On entend mille bruits échappés à la mousse, Langage des amants parlant d'une voix douce, Petit criquet bavard et moucheron flâneur, Cigale, puceron. C'est partout le bonheur Qui chante par la Voix, ou le souffle, ou les ailes. Dans cet immense accord des amours immortelles On entend l'invisible aux champs qui retentit, Tant le chantre d'amour est quelquefois petit; Et les papillons seuls dans l'air qui les balance Ne rendent pas un son qui rompe le silence De ce vol éperdu, de ce fou carnaval Qui demande une histoire et réclame un journal.

Pour ce grave sujet, l'élude de ma vie,

Je dois faire un rapport à notre Académie.

On demande : « Pourquoi les papillons charmants

Seraient-ils seuls muets entre tous les amants? »

J'ai déjà la réponse. Au gros livre des fées, Sur ses marges portant bien des notes biffées De l'erratum humain, mon coup d'œil indiscret M'a fait saisir un jour ce document secret.

Les papillons n'ont pas un langage ostensible Et rien ne les entend, hormis la fleur sensible Qui reçoit leurs aveux et leurs serments d'amour; Car la nature est une : elle veut qu'à son tour Tout amant dans les airs, sur la terre et sur l'onde Soit menteur. Il faut donc que tout dans notre monde Parle. On ne doit pas voir, au nom d'injustes lois, Des amants innocents par le manque de voix.

Déjà de mon roman une heure est terminée. Qu'elle est belle partout la première journée ! Que notre nénuphar entre tous les amants Etait favorisé ! Les affreux sentiments Qu'on nomme jalousie et trahison fatale N'existaient pas pour lui; d'une indigne rivale Il ne redoutait pas le triomphe cruel.

Seul, au milieu du lac, dans un calme éternel,

Il bravait en repos les traits de l'inconstance.

11 se disait tout bas : « Jamais la dure absence

De sa première mort ne frappera mon cœur.

Je suis s. loin du bord qu'un papillon trompeur,

Voulût-il me quitter, ne saurait point l'atteindre.

Pour mes heureux destins je n'ai donc rien à craindre.

Entre le ciel et moi, gardiens de nos amours,

Son cœur et les destins me le rendront toujours,

Car il me doit la vie. Oh ! quel charme suprême

D'être le bienfaiteur, l'appui de ce qu'on aime!

Et je suis tout pour lui, disait le nénuphar :

La nuit je suis sa couche et le jour son nectar. »

Mais il ne savait pas... Pauvre Heur solitaire !

Ne pas savoir, voilà ce qui fait qu'on espère,

Et qu'aux sables mouvants du pays des amours,

Maigre les coups de vent, l'on reconstruit toujours.

Pouvait-il deviner l'ennemi de la vie,

Le convive fatal qui dissout l'harmonie

Des couples amoureux; qui se glisse tout bas

Et vient à tout foyer s'établir pas à pas?

Savait-il à quel point, quand le sort veut nous plaire,

Nous nous donnons de mat pour le rendre contraire ?

L'hôte funeste vint sans un jour de retard

Entre le papillon et le beau nénuphar.

Je voudrais le nommer, je n'en ai le courage...

On va le deviner. L'aimable badinage

Du papillon charmant languit le second jour.

« Je connais, pensa-t-il, tous ces jeux de l'amour;

Je vais et je reviens, je vole, je me pose,

J'aime; mais hors du lac n'est-il pas autre chose ? »

11 devinait le mot. Quoi ! jusque dans ce lieu,

Jusque dans l'Amérique, entre les eaux et Dieu,

Un papillon pressent ce mot épouvantable

Qui de l'amour béat fait l'amour lamentable!

Epitaphe du monde! ô mot du lendemain!

Il est donc fait pour tout ce mot du cœur humain ?

Voilà, sans dire adieu, l'amant qui vole, vole; Mais les bords sont si loin... Tout bas il se désole; Sans pouvoir les atteindre, il pressent d'autres lieux Et revient à la fleur... encor..., faute de mieux.

Pour dire le secret, il faut que je m'appuie Sur ma tâche d'auteur : Le papillon s'ennuie.

Ah ! qu'il fait froid, ma muse ! Avez-vous un manteau ?

Chers lecteurs, vous voyez, ce n'est pas du nouveau ;

Cela se voit partout. Dans une capitale,

Au théâtre, au concert, la visite fatale

Se fait. Le mot est dit. Point de réflexions.

Point de révolte. Il faut, avec les passions.

Tailler en pleine histoire, et montrer de la vie L'envers comme l'endroit. La seconde partie De tout roman d'amour nous présente l'envers, Et je vais tristement y consacrer mes vers.

Le papillon époux, par position sage,

Allait, venait, volait... Nous savons qu'en ménage

Tromper ou s'ennuyer, c'est également froid ;

Mais chez les grands auteurs, en général on croit

Que le pire est l'ennui, même l'un d'eux l'assure.

Je m'abstiens de juger, car je n'en suis pas sûre.

Je décris, voilà tout. Content de sa vertu,

S'élant suffisamment dans l'assaut débattu,

Un amant ennuyé, dans sa constance fière,

Un jour se fait statue ou de marbre ou de pierre,

Et de son piédestal il dit : h Quoi ! qu'avez-vous ?

C'est moi, c'est toujours moi. Pourquoi ces soins jaloux?

Ne pleurez pas : voyez comme je me ressemble !

Méconnaissez-vous donc le plaisir d'être ensemble ?»

L'amie alors se dit : «Il a raison... Pourtant... » Pourtant !... cet autre mot, petit, mais important, Apparaît à son tour aux lèvres de l'amie Lorsque l'amant lassé s'est fait une effigie.

Et mon second chapitre arrive à cet instant Où le beau nénuphar a dit le mot pourtant.

C'est la phase où, gagnant la zone sans lumière, L'amante sent le froid que dégage la pierre De l'amant fait statue, et c'est l'heure à son tour Où le froid papillon fit grelotter l'amour.

S'il eût été trompeur, par scrupule ou tendresse

Il serait revenu consoler sa maîtresse,

Et pour lui faire croire, et pour faire semblant,

Cet infidèle un jour se serait fait galant.

Galant de temps en temps vaut mieux qu'insupportable

A perpétuité. Mais quel choix déplorable !

Je ne sais plus que dire et, dans ce triste cas,

Ma sagesse s'embrouille. Allons, n'en parlons pas.

Choisisse qui pourra. C'est par des lois cruelles

Qu'on subit sans choisir. Ennuyés, infidèles,

Le sage est dispensé d'équilibrer vos torts.

Je reprends mon roman. Lassé de vains efforts,

Pour distraire l'amant qui regarde sans cesse

Vers les rives du lac, dévoré de tristesse

Le nénuphar languit, et consumé d'amour

11 trouve qu'il vit trop quand sa vie est d'un jour.

Il mûrit ; il se livre à la pente homicide

Où le regret s'attelle au char du temps perfide.

Le soir il devient grave, il sera vieux demain; Et voilà la douleur qui de sa froide main Lui dérobe une feuille... et cette feuille chère Vogue... Le traître voit la frêle passagère, Pour gagner le rivage, il s'en fait un bateau, Et disant : « A demain ! » il s'éloigne sur l'eau.

Quel spectacle, grand Dieu! pour l'amante trahie! Lorsque le sentiment a consumé sa vie, L'ingrat de ses débris se sert pour la quitter. D'un trop juste dépit se laissant emporter, Le nénuphar maudit l'amour et ses alarmes; Puis une heure plus tard le souvenir des charmes De ces nœuds enchanteurs vient lui sourire encor. S'il était sans racine, il prendrait son essor Et le suivrait partout ! Mais la douleur l'effeuille, Et le beau nénuphar s'en allant feuille à feuille Se console en disant : « Peut-être que là-bas Je pourrai le rejoindre ! » Il ne voit même pas Que le suivre est mourir. Une folle espérance, Sous un rayon trompeur a doré sa souffrance : 11 voit autour de lui sa dépouille flotter, Implore le zéphyr qui devra l'emporter,

Et, pressé par l'appât d'un aveugle délire, A ses débris épars donne un dernier sourire.

Amants, amants cruels, pour la fuir sans retour Vous prenez les débris de celle qui vous aime; Elle de son trépas rendrait grâce à l'amour Pour vous suivre au delà de l'existence même.

Page 1