CHANT III
Comme elle respirait la rose parfumée, La première qui fat par un époux aimée Appelle en vain Adam et veut suivre ses pas. Adam, distrait, s'éloigne et ne récoute pas.
Surprise, elle en cherche la cause.
Et, sans comprendre son émoi, En serrant sur son cœur la feuille de la rose
Elle invente Je mot pourquoi?
Une étrange frayeur bientôt s'empare d'elle ;
Elle se trouble, elle chancelle.
Tout à coup elle souge h sa propre beauté. Par elle, avec effroi, le ruisseau consulté, Reflète dans ses eaux son front sans artifice. Eve du sacrifice A le pressentiment.
Dans ce premier moment, Elle veut se mirer h genoux. . . elle n'ose
Et craint de s'effeuiller aussi...
Car elle a trop compris la leçon de la rose ! Mais pourquoi son époux se distrait-il ainsi ? C'est qu'enfant du hasard, une vapeur peut-être, Quelque rayon qui danse a passé devant lui, Et qu'un trouble éveillé dans le fond de son être Lui fait chercher cette ombre au moment qu'elle a fui.
En voyant son regard de flamme :
« Où vas-tu?» lui dit Eve. Et lui, tout en émoi, Dit : « J'ai cru que c'était une nouvelle femme Qui passait devant moi. »
En repassant devant la rose Qui la première a dû lui révéler le sort,
Eve a penché son front morose :
Elle venait d'apprendre et le temps et la mort.
UN TREPAS
Enfants, plaignez son destin.
Je la vis, l'autre matin,
Terminer sa vie.
Comme elle était belle alors !
Pour préserver ses trésors,
Je l'avais bénie.
Je disais : « Va-t'en, Zéphyr!
Tu briserais d'un soupir
Sa frêle existence.»
D'un sourire ce doux fruit Déjà loin de moi s'enfuit
Sans expérience, a Oh! disais-je avec émoi, Oh! viens, reviens près de moi,
Enfant sans prudence ! »
Mais elle n'écoutait pas
14 CHANTS ET rOOliS.
•Et courait porter là-bas
Son imprévoyance.
Se mirant aux feux du jour Et reflétant tour à tour
Les deux, les nuages, Dans son sein voluptueux
Elle montrait à nos yeux
De douces images.
Bien différente de nous Qui cachons d'un soin jaloux
Nos sentiments sombres Dans un cœur fermé si fort, Qu'en dépit de tout effort,
Ils se voilent d'ombres, La folle que j'aimais tant Montrait au jour éclatant
Son sein diaphane, Où l'on voyait à loisir Poindre la fleur du désir
Qui brille et se fane.
Constamment changeant d'amours, Elle reflétait toujours
Sa flamme nouvelle; L'arc-en-ciel h l'horizon, La nue, un prisme, un rayon
Charmaient l'infidèle., .
UN TRÉPAS. 15
Et moi je criais toujours :
a 0 Dieu î protégez sou cours!
Prends garde, ma belle !
Prends garde à ce que tu vois, Aux oiseaux, aux fleurs, au bois.
La mort est cruelle, Elle ne dédaigne rien :
Pour toi-même elle veut bien
Depuis ta naissance Prévoir et fixer ta fin, Régler avec le destin
Ton arrêt d'avance.))
Enfants, un moment j'eus peur.
Voltigeant d'un air vainqueur,
Aussi brillant qu'elle, Un papillon vint lavoir, Et mon cœur au désespoir
Redouta son aile ; Car ce papillon charmant Etait un monstre géant
Auprès de ma belle.
L'haleine du papillon L'eût jetée au tourbillon ;
L'ombre de son aile, Un grain de sa poudre d'or
16 ClUSTS ET T0E31ES.
Arrêtait dans son essor
Ma beauté chérie; Mais elle, trompant ses jeux, Avant lui montait aux cieux,
Changeant de patrie.
Je la vis monter, monter, Et puis enfin se heurter
Au dernier nuage.
Elle s'éteignit aux cieux, Ouvrant son sein radieux
Au but du voyage.
0 mon léger rêve d'or !
Mes yeux te cherchaient encor
Perdus dans la nue.
Quand tu venais de mourir, La force de mon désir
Enchaînait ma vue.
Pourtant, rentrant dans mon cœur a Vole rejoindre ta sœur,
Dis-je à l'Espérance.
Comme elle, fruit d'un soupir, Et condamnée à mourir
Près de ta naissance, Que veux-tu faire ici-bas ?
Suivre de trompeurs appas,
UN TRÉPAS
Te prendre aux épines? Non, monte auxcieux en chantant.
Tout s'ennoblit en montant
Aux sources divines. »
Enfants, c'est l'autre matin Que s'accomplit ce destin
Triste et plein de charmes, Destin brillant et trompeur Qui fit palpiter mon cœur
Et causa mes larmes, Et que j'ai fait l'oraison D'une bulle de savon.
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