UNE TEMPÊTE DANS UN VERRE DEAU
Rose, en la regardant, de sa placide haleine
Ne trouble pas l'onde sereine;
Coquettement, pour son œil bleu, Elle en fait un miroir et s'y distrait un peu. La mouche au désespoir maudit son imprudence
Et verse des larmes de sang En voyant au plafond tourner la folle danse De ses sœurs qui d'en haut la plaignent en passant. « Viens î » lui disent cent fois les jeunes ignorantes. «Pauvre sœur, qu'as-tu fait ?» disent les plus savantes. «Oh ! lui dit Mouchinard, son ancien professeur, Je vous l'avais bien dit : l'épreuve suit l'erreur.
— Oh ! dit la mouche désolée,
Plaisirs de mon enfance ailée, Fleurs au calice d'or, libres champs de l'azur, Pêche au sein parfumé, marguerite au front pur, Revenez, revenez, folie et badinage ! » En prononçant ces mots, elle nage, elle nage...
Pendant ce drame, enfin, l'éternel visiteur
Laisse en partant un successeur :
C'est le jeune Olivier, A son approche, Rose D'un soupir trouble l'eau. Cette fois elle n'ose Soutenir son regard ; elle occupait ses yeux A regarder la mouche en face du fâcheux,
20 CHANTS ET TOLMLS.
Elle va regarder encore dans le verre
Plus attentivement, car son œil trop sincère,
Elle le sait trop bien, est un ambassadeur
Que dans plus d'un traité doit redouter son cœur.
Et la mouche se dit : « Quel funeste présage ! Le vent se lève ! » Alors elle nage, elle nage...
Je dois absolument dire un petit secret : Ces amis sont brouillés ; en ont-ils du regret? Peut-être. L'autre jour une ombre, une parole, Un rien drapé de noir autour du cœur qui vole Les a mis en émoi. Depuis ce jour, tous deux Se boudent, se font peur, s'exècrent. C'est affreux.
a C'est moi, dit Olivier. — Ah ! c'est vous, lui dit Rose. — Je suis venu... dit-il. — Oh ! la drôle de chose, Dit Rose. — Ah ! je sais bien que l'on ne m'attend pas, » Répond l'ami boudeur. Les yeux encor plus bas Rose regarde l'eau, mais sa brûlante haleine Soulève un flot. Hélas ! la mouche peut à peine En dompter la fureur. « Ah ! qu'il fait donc de vent, » Se dit-elle. Et le bord s'éloigne obstinément. Olivier tousse et dit : « Un autre aurait pu croire,.. — Un autre î lui dit Rose. Ah ! dans plus d'une histoire L'autre vaut mieux que l'un, mais c'est un vrai bonheur, 11 sait nous consoler et j'en ris de bon cœur.
UNE TEMPÊTE DANS UN VERRE d'fAU. 21
— Le vont se calme un peu, gagnons le bord bien vite,)) Dit la mouche; et sur l'eau va la pauvre petite.
« Rose, regardez-moi, dit Olivier tremblant.
— Excusez, s'il vous plaît, monsieur; dans ce moment Je regarde en mon verre une mouche qui nage.
— J'aurais peut-être encor supporté cet outrage, Rose, que l'autre jour vous m'avez fait subir,
Si vos yeux attendris, un mot de repentir... Rose, si je savais... — Il pleut, se dit la mouche, Ah î quel fléau s'ajoute à mon destin farouche ! » Deux larmes en effet tombant de deux yeux bleus Du verre en ce moment font un lac orageux. « Qui, moi, me repentir ! et pourquoi, je vous prie? Je m'approuve en tout point. — Eh bien, je me marie, Répond en se levant Olivier hors de lui ; Inès a des vertus, je l'épouse aujourd'hui...
— Au secours ! dit la mouche ; ah ! voici la rafale ! Plus d'espoir d'échapper à l'épreuve fatale ! »
En effet dans le verre un trouble, un mouvement,
La vague qui s'élève avec emportement
Et les vents déchaînés annoncent la tempête.
La mouche s'éblouit, elle lève la tête,
Ses yeux sont obscurcis, elle sombre, elle boit,
Le flot la pousse encore au bord qu'elle aperçoit,
Elle jette ses bras sur le cristal trop lisse,
Elle monte et retombe, elle remonte et glisse...
Rose ne peut parler, elle ne répond plus.
Il pleut, il pleut dans l'eau. Mais, efforts superflus !
Olivier la devine, il s'est rapproché d'elle.
Il dévoile sa ruse, il n'est pas infidèle,
Il n'aime point Inès. 0 pouvoir surhumain î
Rose veut te braver et te résiste en vain.
Pour servir son orgueil son cœur est sans courage.
«lia coup de vent de plus, je sombrais dans l'orage ! »
Se dit la naufragée en regagnant le bord.
Mais le calme renaît et la mouche est au port.
Rose n'était pas riche, oh, non ! Pauvre Rosette ! Dieu lui fit tout au plus une part de fauvette. Elle chantait si bien ! Aurait-il confondu Le chant et la becquée ? Il n'a pas répondu A cette question. Enfin sans une assiette, Elle pouvait siéger à ce banquet fameux Que l'on nomme la vie, où la fortune érniette Son gâteau pour plus d'un. Une miette pour deux,
Elle et sa mère aveugle encore,
Un couple de nuit et d'aurore...
C'est à décourager. Pourtant depuis quinze ans Avec l'eau des ruisseaux et le miel des lis blancs
On grandissait, on recevait la grâce, Ce don d'en haut jeté sur le printemps qui passe.
La nature a montré de ces miracles-là :
On mange, Dieu sait quoi, Ton boit mal... et voilà.
Ce presque rien, la pari de la mère de Rose,
Etait une hutte mal close Où l'on marchait sur la terre de Dieu.
Sans plancher, sans cloison, ce lieu
Abritait la fille et la mère.
Depuis déjà deux ans, le frère N'y logeait plus. Bon gars, il ne se grisait pas ; Vrai croyant du travail, toujours prêt, jamais las,
Il épargnait. Ce pauvre Jacques Devait tirer au sort lorsque reviendrait Pâques, Et par un de ces plans dont Dieu seul ne rit pas, Pour racheter sa vie il calculait tout bas.
Disons tout. Ils avaient un sillon de poupée
Que leur voisine, une femme huppée, Paîrait bien mille francs ; or ils avaient appris
Que c'était la moitié du prix Qu'on exigeait alors pour racheter un homme. Mais où trouver le reste de la somme ? Rêve de l'impossible ! Et ces trois simples cœurs N'en parlaient même pas pour éviter les pleurs.
Jacques, pour ses travaux en quittant sa chaumière, Restait dans le pays, et sa sœur et sa mère Le samedi, lorsque venait le soir, Etaient sûres de le revoir.
Bon samedi, père couleur de rose D'un lendemain où l'homme se repose !
On t'aime pour ton fils ; il est fait pour charmer, Le dimanche qui laisse à tous le temps d'aimer.
Pour le plus grand plaisir de la Rose gentille,
Le logis abritait encor
Presque un membre de la famille,
Ineffable et bêlant trésor, Un grand mouton qui passait de la tête Les moutons du troupeau dont le loup fait sa fête.
D'où lui venait ce favori Chéri?
Je ne le sais. Seulement l'Angleterre
Porta les aïeux de son père, Car ce pays fécond en loups de mer fameux Produit dans ses loisirs ces moutons merveilleux. Et Rose l'adorait. C'était une folie.
Il était le sourire et l'amour de sa vie ; Ils jouaient tous les deux. Quand le mouton bêlait Pendant leurs longs ébats, on eût dit qu'il riait. 11 donnait pour l'hiver de bons jupons de laine.
On le tondait, et c'est à peine S'il se plaignait quand Rose avait pris les ciseaux. Les moutons pourraient -ils rester toujours agneaux ?
Il faut le demander à ces messieurs, mesdames ;
Mais vos époux sont tous si bonnes âmes ! Ces éternels agneaux répondront : « Oui! » Passons. On juge d'après soi des mœurs et des façons.
Rose se dit ce matin même :
a II faut agir lorsque l'on aime.
Coco, mon mouton, est si beau !
On en parle jusqu'au château !
La demoiselle châtelaine Plonge en passant ses deux mains dans sa laine ;
Elle m'avait fait dire hier Que, si je le vendais, elle le paîrait cher.
11 vaut les trésors de la terre Et son prix va servir à racheter mon frère. >
Elle part en pleurant. Jamais on n'avait vu Un plus grand dévoûment par le cœur combattu. Et 'e mouton, sans chaîne sur la voie,
La suivait bondissant de joie.
Les moutons, jouets de l'erreur, Ignorent- ils aussi le chemin du bonheur? Elle arrive au château. Bientôt la demoiselle, La jeune et douce Blanche accourt ; elle est près d'elle.
Blanche a ses dix-huit ans. La vie à son réveil Fait que celui qui voit sa jeunesse paisible
ROSE ET BLANCHE. "ï i
Dit : « Il fera beau temps dans cette âme sensible. »
Le sourire esf chez elle un rayon de soleil.
C'est une aurore où Dieu répandit l'espérance
Comme le rose au bord du nuage voilé
Signe un jour sans brouillard à l'heure où tout commence
Quand aux lèvres des fleurs l'amour n'a point parlé.
Elle est dans l'opulence, ainsi que la déesse
Qui naquit au soleil dans les flots complaisants ;
Mais cette mer brillante où nage sa jeunesse
Ne porte pas d'écume en ses flots bienfaisants.
Son père lui dit: «Prends ! prends! Mon coffre rayonne
Quand tu mets à ses bords tes dix petits doigts blancs.
Ma Blanche, fais de l'art dans le don d'être bonne,
Mets l'esprit dans ton cœur. Fais des plans plus savants,
Pour donner tout cet or, que je n'en fis moi-même
Jadis pour le gagner. Enfin sur le moi f aime ^
Surpasse mes efforts sur le mot acquérir.
J'appelai la Fortune, et toi, fais la courir. »
Et Blanche, née ingénieuse, Devina l'art sacré d'illuminer les cœurs,
La Fortune en est amoureuse Et renonce pour elle à ses vieux tours moqueurs.
Yoilà Rose et Blanche en présence, Deux pôles toutes deux : l'une, de l'opulence ;
28 CHANTS ET rOEMES.
Et l'autre, de la pauvreté.
Quel duo vont chanter Misère et Charité?
Toutes deux sont des virtuoses Dans ce hel art d'aimer qui donne au cœur des chants
Plus suaves et plus touchants Que les lyres du ciel sur les bouches des roses.
Offrir, puis accepter, ce n'est qu'un tour de main. Mais Rose, pauvre cœur qui se cachait en vain, Pleurait tant, pleurait tant, qu'elle a livré l'histoire :
Elle est contente, on peut l'en croire, Elle sait qu'il le faut. Seulement on ne peut S'empêcher de pleurer aussitôt qu'on le veut.
Elle doit racheter son frère, 11 vaut mieux qu'un mouton... Et sa douleur amère
Dans ses pleurs a noyé ses yeux Bleus.
Mais cette belle Demoiselle La prend tant en pitié qu'elle estime à... cent francs Le mouton? — Non, bien mieux. — Quoi, deux cents?
— Allez donc, et montez encore.
11 faut qu'on donne trop pour être généreux. »
Avec leur cliquetis sonore Elle met dans sa main quinze bons louis joyeux.
ROSE KT BLÀXCHE. 29
Rose fait l*arc-en-cip.l. Elle rit, elle pleure Et quitte en bénissant cette sainte demeure.
Elle reprend alors, mais seule, le chemin, Tout en admirant l'or qui brille dans sa main. Trois et dix du sillon, cela fera bien treize. Son âme à ce calcul se trouve plus à l'aise.
Mais seulement, pour revenir, Avec cette douleur elle veut en finir :
Pleurer jusqu'à tarir ses larmes.
Ignorante des pleurs et de leurs traîtres charmes, Elle pense qu'on peut en voir le fond, hélas ! Elle penche la coupe et ne la vide pas.
Et puis si dolente et si lasse, Elle s'étend sur l'herbe et dort. Sommeil, efface
Avec ton doigt réparateur
Le souvenir lourd à son cœur.
Et le sommeil, fermant ce livre Où griffonna l'ennui, tant soit peu la délivre.
Je fais un sacrifice, ah ! sachez-le du moins.
Au milieu de si tendres soius, Elle a bien dû rêver, même c'est très-probable;
Et je fais l'effort incroyable De ne pas raconter son rêve, et cependant
Je parierais qu'elle a dû dire :
(( J'en prendrais mon parti s'il ne se nommait pas
Coco, si toujours sur mes pas 11 n'eût marché pour ramasser sur l'herbe
Les fleurs qui tombaient de ma gerbe Et me les rapporter ; puis encor si sa voix N'eût pas été si drôle, et môme quelquefois
S'il n'eût pas fait semblant de rire... »
Mais de nos jours un rêve, allez donc le décrire! Résistons. Pauvre enfant, son lourd sommeil finit. Et le temps a marché. Vite, qu'on rentre au nid. Ses yeux sont presque secs, elle peut reparaître, Mais ils se sont rougis en voyant la fenêtre. Oh ! le pauvre Coco ne viendra plus jouer Et dénouer La bobinette de la porte En donnant un gros coup avec sa tête forte. Autrefois pour rentrer elle cueillait des fleurs, Mais à quoi bon? Coco n'aura plus leurs senteurs. Elle les jette an loin... Mais quoi! Dans sa chaumière Quelle est donc cette voix?... C'est celle de sa mère... Mais non... L'on croirait... Mais non, non ! a Pourtant c'est bien ainsi que bêlait le mouton ! Ah ! voyez ce que c'est pourtant que la routine ! Je l'ai tant entendu que sa yoix me lutine.
ROSE LT BLANCHE. 3i
Si c'était lui ! Mais non ! Cependant c'est sa voix. Mais il est au château !... » Pendant ce temps, ses doigts S'approchent du loquet pour ouvrir... Elle n'ose. Un gros coup en dedans t'avertit, douce Rose : Il est là, ton mouton ; En vain ton bon cœur se dit non :
La porte est entr'ouverte, il y passe la tête,
Ah ! bah ! un cœur de bête Se déifie aussi sous un rayon d'amour.
11 portait à son cou pour gage du retour Ces mots : « Je reviens, Rose aimée ; Et le divin pouvoir Qui nous fait nous revoir Est la baguette de la fée. »
Le Bonheur, en passant, daigna signer ce jour.
Cœurs innocents, qui fêtez le retour D'un moineau trop pleuré, d'une douce colombe
Dont la plume du ciel vous tombe, Du chien qui vous dit : « J'aime! » et du mouton qui rit Du rayon qu'un nuage au ciel d'azur vous prit,
Pour équilibrer tant de peine, Puissiez-vous, par mes vœux, d'une amoureuse chaîne Ne pas rompre un anneau ! Par l'ordre de l'Amour, Puissiez-vousàl'ami ne pas dire bonjour
32 CHANTS El TOOÎLS.
Pendant cent ans. Heureuses femmes !
Ignorez à jamais ce mot, rayon des âmes,
Et vivez en paix devant Dieu.
Ne pas dire bonjour, c'est ignorer adieu.
Quand un malheur à tant d'autres s'ajoute Et qu'il est conjuré, l'on est heureux, sans doute ; Mais, sauvé de ce poids, on sent l'ancien fardeau. Coco, vraiment, toujours est gai, fidèle et beau;
Mais le temps de Pâques s'approche, De lui-même l'argent ne vient pas dans la poche.
Et toujours le pauvre mouton Est lamine d'espoir de la pauvre maison. 11 a deux mois déplus. Rose, qui le mesure, Dit qu'il grandit encore; il prend dans son allure
Quelque chose de la fierté
Dont se revêt toute beauté, a S'il pouvait éveiller encore un doux caprice, Et que la main dont Dieu bénit tout sacrifice Le payât trois cents francs ! Il vaut plus que cela! Avec les treize cents qui les attendent là,
Cela ferait seize ! » La neige
Fait ses grands tas, Dieu me protège !
ROSIv ET BLANCHE. 33
Avec plus de lenteur. « C'est le marché demain, Nous irons y chercher encor la bonne main. »
Demain vient, et l'on part, et toujours dans la voie
Coco va répandant sa j oie .
Quand le sort nous conduit à la foire aux douleurs, Plus qu'aveugles aussi nous y jetons nos cœurs;
On va, l'on court, on se dépêche,
Le tout pour gagner cette brèche, La brèche au diable, hélas! Le fait n'est pas nouveau. Coco, tu peux y voir courir notre troupeau.
Le même fait arrive à la monotonie
Quand il est répété : une plume bénie
Peut seule varier le tableau douloureux
De Rose et de ses pleurs. De peur de l'homme affreux
Qui change les moutons en viande, Elle-même, elle veut diriger son offrande Et choisir l'acheteur.
Heur et malheur !
Le voilà qui paraît fixer son âme éprise
Sur la pièce de marchandise.
« Combien cela? — C'est trois cents francs. » Sans marchander, de ses doigts complaisants Il a laissé tomber la somme exorbitante.
ÉAh! d'un marché pareil tu dois être contente,
34 CUÀKTS ET rOEMES.
Rose ! Non, du succès ton cœur n'est point épris, Car, tu le sens trop bien, l'amour n'a pas de prix.
Elle rentre dans sa chaumière,
Mais, hélas! cette fois sa mère Est seule. Oh ! que ce nid est vide, froid et nu !
Le banni n'est pas revenu.
Cependant, en rentrant, elle avait dit : « Peut-être! »
Et regardait à la fenêtre, Car on ne peut savoir... Quand une fée, un jour,
S'en môle, oh ! quel drôle de tour Elle invente pour vous ! Mais aujourd'hui la fée
Ne s'en est pas du tout mêlée;
Et pour tromper le temps, On se dit : a Cela fait déjà seize cents francs. » Mais la pauvre maison n'en paraît pas moins vide.
On s'éveille la joue humide, Car tout bien paraît triste, et Rose l'éprouvait, Quand on a pour soi seul ce que l'ami volait.
Allons, il faut prier, c'est l'heure de la messe.
Dieu donne la promesse Qu'il assiste les cœurs de bonne volonté. Enjoignant ses deux mains sur son cœur agité, On baisse son regard comme fait une veuve Après la douloureuse épreuve.
Rosn t:t blanche. 35
Eh ! mon Dieu ! pourquoi rirait-on ? On pleure son mari, l'on pleure son mouton. La foule des chrétiens sort à flots de l'église ; Mais qui pouvait prévoir quelle fut la surprise
De Rose en repassant le seuil Du temple où plus d'une âme a déposé son deuil? Une main invisible a placé devant elle Son mouton qui lui fait une fête nouvelle ; Il porte sa devise au cou, Et toujours gai, constant et fou, Il pirouette autour de sa jeune maîtresse. 0 doux revoir et prodigue tendresse ! . 0 fée ! ô pouvoir merveilleux Qui fais en jouant des heureux, Que ton règne était doux ! Qui donc t'a détrônée? Si loin de mon foyer qui te garde enchaînée ?
Oh ! si tu reviens, ne perds pas Mon adresse, ma fée; elle est à quelques pas
Du village de Ptôse.
Si tu voulais pour moi faire aussi quelque chose !•
Moi, j'ai perdu .. Mais réservons Pour un temps opportun ma plainte, et poursuivons. Pourtant d'un seul trait qu'on me laisse Dire à la fée en courant mon adresse \ Elle est sur la grand'place, au désenchantement, Avec jour de souffrance au couchant seulement
36 CHANTS ET rOEMES.
Nouveau retour joyeux à la maison en ïèie. Rose dit au mouton : « Embrasse ta Rosette; Nous vivrons tous deux désormais En paix.
Le devoir a passé sous le nom de mon frère ;
Et maintenant ta tête chère Est consacrée aussi. Taimer est mon devoir.
Courage et bon espoir !
C'est Dieu même qui veut que nous restions ensemble,
Puisqu'un miracle nous rassemble, La bonne fée aidant. » Et le mouton joyeux Se contenta de ce pacte amoureux.
Quelques bons mois après, quand la gentille Rose,
Comme un papillon qui se pose, Rentrait à la maison, elle ne trouva plus
Son mouton. Regrets superflus !
« Hélas ! lui dit sa mère,
Il nous manquait quatre cents francs;
Il est passé de grandes gens Qui cherchaient un mouton ; par notre bonne chance
Ils ne comptaient pas la dépense.
J'ai demandé vingt pièces d'or.
Tiens, les voilà! Nous avons le trésor;
Réjouissons-nous, magenlille;
Tiens nVembrasser, petite fille,
Jamais on ne vit un mouton Dans le pays d'un rapport aussi bon.
Le rappel peut battre au village ;
Pour moi, j'en rirai davantage :
Nous avons nos deux mille francs.
Que tout repose en paix céans !
Aimons-nous, viens à moi. Ta, le cœur d'une mère Aime pour deux, pour cent, pour le ciel, pour la terre. »
Et Rose cependant regardait en dessous Si la fée... Ob! l'espoir fait de nous tous des fous. Moi qui viens de donner mon adresse à la fée, Déjà plus de cent fois, les yeux à la croisée,
J'ai regardé, croyant la voir.
Mais nous savons bien tous ce que c'est que l'espoir.
Le Temps sema d'abord une bonne quinzaine Et puis la moissonna. Puis vint une semaine,
Puis un jour et puis un matin,
Puis midi sonna; puis enfin
Blanche écrivit : « Tenez, ma Rose,
Je veux vous dire quelque chose. »
Ce doux appel est un réveil du cœur.
Les Français font rimer avec le cœur bonheur. Elle mit en courant son jupon du dimanche, Ses souliers neufs, sa coiffe blanche.
Elle vole au château. Blanche, d'un air badin,
Lui montre les trésors d'an splendide jardin.
Oh ! quel enchantement î quelles senteurs divines !
Là, les champêtres églantines, Faites par l'écusson, reines de ces beaux lieux, Ont orné, pour régner, leurs sceptres orgueilleux.
Ici la bruyère anoblie,
Plus loin la pensée embellie Présentant son velours Aux pinceaux des Amours,
Et la marguerite orgueilleuse
Etalant sa robe pompeuse Et reniant sa mère éclose aux champs, là-bas Appellent de partout ou retiennent les pas.
Les jardins, demeures magiques,
Tiennent des blasons suspendus Sur les fleurs de nos champs ; ces temples magnifiques
Sont des cercles de parvenus.
L'herbe y devient gazon ; la moindre fleur follette Se renfle, se rengorge, et dans sa collerette : a Nous autres! » se dit-elle en regardant en bas.
Ce jardin offre aussi les fleurs des chauds climats : On voit aux premiers rangs les lestes orchidées, Ces mouches du Japon par la tige enchaînées.
ROSK LT BLANCHE. 39
Et Rose dit, courant d.ms leurs rayons : « On cueille donc ici des papillons ? » Dans les riches bordures Etalant leurs parures, Les immenses pavots lèvent leur front hautain, Comme s'ils avaient fait fortune le matin. Ces corbeilles enfin de mille fleurs charmantes, Formant des coupes odorantes, Enivrent le cœur par les yeux Et font s'extasier celle qui les contemple.
On est arrivé près d'un temple
Nommé temple de V Amitié.
L'Amour paîra l'octroi pour être de moitié.
Ce n'est qu'un bouquet de verdure Avec des joncs tressés pour porte et pour serrure. On dit à Rose : « Entrez ! »
Et ses doigts inspirés Ont trouvé le secret de ce saint ermitage; Elle a vu s'entr'ouvrir la porte de feuillage,
Car elle est aidée en dedans ;
Elle entend des rires stridents...
Et quoi donc? cette voix connue Par ce beau paradis lui serait revenue ? Ah! c'est toujours Coco! le voilà, le voilà! Ne doutons plus, c'est lui : la bonne fée est là.
40 CÏUNÎS ET POEMhS."
Ce que c'est que la joie !
Un instinct la renvoie, Gomme une mouche, au foyer lumineux :
Rose est aux bras de Blanche, et ces cœurs généreux Se donnent un baiser, ineffable dictame D'une âme qui rencontre une âme.
Doux baiser, rapprochant l'espace illimité
Entre richesse et pauvreté Vous avez fait passer dans les airs en délire Comme un léger éclat de rire Si doux qu'il semble une vapeur Qui, presque sans l'oreille, arrive droit au cœur. Les deux anges gardiens de ces âmes sensibles S'embrassaient-ils aussi dans les bosquets paisibles? Peut-être le mystique agneau Qui prenait l'azur pour rideau Voulut-il bien se faire entendre.
Le ciel a des secrets qu'il ne fait pas comprendre.
Dans leur douce émulation,
Leurs deux gardiens célestes
Pour ces âmes modestes Disputèrent le prix de la perfection.
Mais Dieu ne choisit pas, il dit : « La récompense
Va toutes deux les couronner.
Je fais également peser dans ma balance Consoler et pâtir, mériter et donner. »
Quelques lecteurs, vaille que vaille, Qui suivent en cela l'avis de leur auteur, Demandent que Coco partage la médaille;
Et pour mériter cet honneur
Son bon droit sur ce point se fonde, Point que tous les bons cœurs aiment à proclamer :
Que le plus grand mérite au monde
Est de savoir se faire aimer.
jM^^Kl
SI
Si vous êtes la source vive Qui suit la pente de l'amour Et coule en chantant tout le jour Entre les roses de sa rive, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis le lac de la plaine Dont Dieu fit la coupe sereine Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes le beau nuage Portant les éclairs et les pleurs Qui sont l'espérance des fleurs Et la passion de l'orage, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis la verte prairie Dont Dieu fit la robe fleurie Tout exprès pour vous recevoir.
si. . A3
Si vous êtes la folle brise Qui souffle et fait chanter les airs Et prête aux flots sombres des mers La fièvre dont elle est éprise, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis la nef immobile Dont Dieu fit la voile docile Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes le chant qui passe Porteur du poétique aimant Qui fait soupirer un amant Dont le cœur le suit dans l'espace, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis l'écho des prières Dont Dieu fit les notes dernières Tout exprès pour vous recevoir.
Êtes-vous la pierre roulante Que l'abîme avide et grondeur Appelle dans sa profondeur?
Si vous y tombez palpitante, Vous viendrez à moi, doux espoir :
Je suis la fleur du précipice Que Dieu mit près du sacrifice Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes l'ode incomplète Qui manque d'une rime encor, Et dont la grande gerbe d'or Attend le lien du poëtc, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car Dieu me fit la lettre unique Formant cette rime mystique Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes la douce voie Qui court entre des champs en fleur Vers un simple asile où le cœur Trouve un peu de paix et de joie, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car Dieu me fit cet ermitage Où se termine le voyage, Tout exprès pour vous recevoir.
Êtes-vous la plume en détresse Volant sans se fixer jamais, Parce que les destins distraits Sur elle n'ont pas mis d'adresse?
Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis le nid d'hirondelle Que Dieu fit mettre à la chapelle Tout exprès pour vous recevoir.
sr.
Si vous êtes une pensée Vierge encore d'un traducteur Qui cherche sur la terre un cœur Pour en être la fiancée, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car Dieu me fit la blanche page Pure du vulgaire langage Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes celui qui marche En trouvant le chemin trop long Et qui cherche l'abri du pont Pour baigner sa tête sous l'arche, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car je suis l'ombre de la route Que Dieu fait pleurer goutte à goutte Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes la douce larme
Qui prend sa source dans un cœur
Et dans laquelle la douleur
Se mire avec un certain charme,
Vous viendrez à moi, doux espoir,
Car Dieu fit de moi l'œil qui pleure,
Qu'il remplit et vide à toute heure,
Tout exprès pour vous recevoir.
46 CHANTS ET TOEMES.
Si vous êtes l'hymne de l'âme Qui bénit un cher eouvenir Et demande pour l'avenir Le parfum d'hier et sa flamme, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car Dieu me fit Y amen où vole Cet hymne parole à parole Tout exprès pour vous recevoir.
Si vous êtes un cœur sensible Incliné vers une âme sœur, Si vous en cherchez la douceur, Les échos et le lac paisible, Vous viendrez à moi, doux espoir, Car toujours mon âme constante Vous entoure sur toute pente Tout exprès pour vous recevoir.