‹ Chants et poëmesChapitre 9 sur 42 · LES NOVATEURS · texte numérisé non relu

LES NOVATEURS

Le passé, vaste champ de la tradition,

D'âge en âge aux esprits transmet l'opinion ;

L'opinion, manteau dont on habille l'âme

Des héros consacrés que l'histoire proclame.

Le héros, au début, endosse ce manteau,

Trop laid pour son mérite et quelquefois trop beau,

Qu'il devra conserver pour ce voyage étrange

Qu'il fera dans l'histoire ; il va sans qu'on le change ;

Et tel le voyageur pour l'histoire est parti,

Tel il suivra son cours; et fût-il travesti

A son point de départ, on trouvera commode

De lui faire garder sa primitive mode.

Chaque siècle, emporté sur les cents pieds poudreux Que l'on nomme les ans, fait monter jusqu'aux cieux L'éclat de ses arrêts pour des faits historiques Que l'erreur couvre encor de ses voiles antiques.

Oh ! qu'on déclame bien ! Oh ! qu'on est éloquent ! Aux portes de l'école un professeur attend ; Son livre est boursouflé du splendide anathème, Et les petits garçons vont le traduire en thème :

a Phaéton, qu'as-tu fait de ce brillant soleil

Quand tu guidais l'essor de son disque vermeil

Dans l'infini des cieux en astres d'or fertiles ?

Tu le laissas sombrer dans tes mains inhabiles.

Comme un vaisseau de feu portant au pont le jour,

Tu faisais dévier ce foyer de l'amour.

Ses chevaux se cabraient, tu leur disais : « Encore ! »

Dans tes coupables mains, ce père de l'aurore

Avait incendié la moitié des humains

Quand les autres perdaient ses rayons souverains.

Roi des convois d'après, dieu des pompes funèbres,

Responsable envers nous d'une heure de ténèbres,

Sois puni, soit maudit, ô fol ambitieux,

Et porte dans la mort tes projets orgueilleux. »

« Et toi, fils de Dédale, ô rêveur en démence, Icare, qui payas de ta folle existence Le projet de monter jusques à Jupiter ! Sur tes ailes de cire enivré de l'éther, * Vois les fondre au soleil avec ta folle audace. Tombe, tombe, insensé ! Va, pantin de l'espace.

Page 1