LE CHÊNE
Si l'humble gland dont ce chêne est formé Était tombé du front touffu du père Dans le grouin d'un cochon affamé, 11 n'aurait pas tant ombragé la terre.
Du haut, d'en bas, la vie arrive au tronc Par les rameaux, les racines, les fibres; Digne d'orner seulement les fronts libres, Son vert feuillage à l'or ferait affront.
Chantons le chêne immense, Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.
De Jupiter les oracles païens
Avaient pour temple un vieux chêne à Dodone,
Dont les rameaux, aux jeux Olympiens,
Pour le vainqueur se tressaient en couronne.
A Rome aussi, le chêne consulté,
Y couronnait de rameaux symboliques
Le front de ceux dont les vertus civiques
De la patrie avaient bien mérité.
Chantons le chêne immense.
Orgueil de nos bois,
Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.
Chez les Gaulois, dans la première nuit Qui faisait suite à la lune nouvelle Du dernier mois de Tannée, à minuit, Dans les forêts tous couraient pêle-mêle.
La joie était sauvage en son essor ; On immolait une victime humaine, Et le druide à Técorce du chêne Tranchait le gui de sa faucille d'or.
Chantons le chêne immense, Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.
Quand Égérie à Numa se montrait, G était toujours à l'ombre des grands chênes, Et saint Louis rendit plus d'un arrêt, Sans appareil, sous l'arbre de Vincennes.
Sous Charles Sept, on était aux abois, Quand Jeanne d'Arc rêva la délivrance; Avant d'aller au secours de 1 1 France, Au sein d'un chêne elle entendit des voix.
Chantons le chêne immense, Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.
Le chêne immense est un fouillis vivant D'oiseaux, fourmis, cirons, coléoptères ; Son lourd branchage est tordu par le vent, Moussu, rongé de lichens et de lierres.
Le gui pendant rappelle les cheveux Dont Absalon lui laissa la dépouille; Le chêne est droit, rugueux, taché de rouille Et s'arrondit en dôme sous les cieux.
Chantons le chêne immense,
3ii CHANTS ET POESIES
Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; • Son ombre protège la France.
Dans son feuillage on entend un millier J'oiseaux jaseurs de diverses nuances; Sur son écorcc on voit le sanglier Contre les chiens aiguiser ses défenses :
Le feu du ciel y tombe quelquefois; Le soir, l'orfraie y jette l'épouvante ; Toute la nuit, le rossignol y chante, Quand l'amour fait monter la sève au bois.
Chantons le chêne immense, Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.
Un papillon dans le chêne est formé .
Lorsque la hache, un beau jour, vient l'abattre, L'âme s'enfuit du corps inanimé ; On voit dans l'air le papillon s'ébattre.
L'arbre est à bas, l'homme tire ses plans ; Il en va faire une charpente dure, De grands vaisseaux, de la belle sculpture :
Le chêne mort vivra plus de mille ans.
Chantons le chêne immense, Orgueil de nos bois, Jadis vénéré des Gaulois; Son ombre protège la France.