LA COMTESSE MARGUERITE
La comtesse Marguerite, Veuve du comte Raymond, • Languissait comme un ermite, Sur la crête d'un vieux mont,
Avec une seule suivante
En un castel tout délabré,
Cent fois plus morte que vivante,
Triste comme un miserere.
Elle avait un oratoire,
Où le corps du trépassé,
Dans le vermeil et la moire
Splendidement enchâssé, Au cœur brûlant de la comtesse, Dont le nom pieux nous resta, Entretenait une tristesse Pareille aux lampes de Vesta.
Par une nuit de décembre, En revenant de prier, Elle mangeait dans sa chambre Quelques fruits de son fruitier;
La suivante vint effarée
Dire : On frappe à l'huis du château ;
Et soudain paraît à l'entrée
Un cavalier dans son manteau.
11 entre avec courtoisie;
Il pleut de ses cheveux blonds
Le parfum de l'ambroisie
Et des fleurs de nos vallons :
Sa barbe fourchue est frisée, Et l'émail de ses blanches dents Éclate en sa bouche rosée, Son front et ses yeux sont ardents.
Près de la veuve il prend place ;
Étale son bleu pourpoint,
Et, pour rompre enfin la glace,
Frappant la table du poing : La collation est frugale, Dit-il avec joyeuse humeur; Il faut ici qu'on me régale :
J'ai grand'faim et suis grand seigneur.
Lors, la triste châtelaine
Répondit au cavalier :
Seigneur, si ma bourse est pleine,
Je n'ai rien en mon cellier ^ Je n'ai rien plus en mon office ; Je suis veuve; que voulez-vous ?
Prenez mon or en sacrifice, Laissez-moi pleurer mon époux.
Monseigneur de la cassette,
En souriant, prend la clé,
L'attache à son aiguillette,
Et soudain, ensorcelé, Le castel n'est plus qu'une salle Où, parmi lés fleurs et le fruit, Un festin somptueux s'étale, Le jour s'allume en plein minuit.
Il entre de pauvres hères
Qui se hâtent à manger :
Madame, ce sont vos frères,
Reprend le bel étranger.
Et comme son œil plein de flamme Troublait Marguerite en secret :
« Ne craignez rien! dit-il, madame, c Je suis Jésus de Nazareth. »