MONT OLYMPE
Deux monts , régnant ensemble au séjour du tonnerre , Et l'Olympe et l'Ossa disputent de fierté. « Ai- je en toi , dit Olympe , un égal sur la terre ? » Le pied des Musulmans , dont se rit ma colère , » A de ton front soumis foulé Γ humilité. )) Ma vieillesse , indocile à leur race étrangère , » Porte en son sein la liberté.
» Géant majestueux consacré par les âges ,
» Mes flancs sont défendus par soixante torrens 5
» Mes quarante cimes sauvages » Les versent dans la plaine , à grand bruit murmurans ,
)> Sous les rochers de leurs rivages.
» Chacun a ses signaux , chacun a ses guerriers ,
» Rivaux des libres éperviers ,
» Et comme eux vainqueurs des orages.
» Un Aigle , roi des airs , s'est posé sur mon dos \ )) Dans sa serre il portait la tête d'un héros : » Cette triste pâture alimentait sa joie. » Hélas ! qu avais-tu fait , reste pâle et sanglant , )> Pour être d'un oiseau le jouet et la proie ? » — Ο toi , qui m'enlevas sous ton ongle insolent , )) Repais-toi du beau sang qui m'animait naguères *, » Dévore ma jeunesse , Aigle, mange sa fleur ,
» Mange ; et , nourri de ma valeur , » Ma force agrandira tes ailes et tes serres. » Enfant de Blakavas ** , armé pour mon pays ,
» Pourrais-je compter le grand nombre » Des Beys que j'ai vaincus , et des vaillans Spaïs )> Sur qui du noir trépas ma main étendit l'ombre ? » Mais le vol de la mort , plus rapide que toi , » M'atteignit au combat > et t'attend après moi. »
*Le texte dit : « Mange, oiseau, ma jeunesse, mange ma bravoure : ton aile en deviendra d'une aulne et ta serre d'un empan. » Cet étrange passage n'était pas facile à faire ressortir en notre langue, par un tour poétique qui ne détruisît pas la beauté forte et naturelle qui le termine.
** Le texte dit : « Je fus Armatole à Louros et à Xéroméros . » J'ai substitué à ces mots la désignation d'enfant de Blakavas , afin d'intercaler dans ce chant le nom de l'un des pâtres Klephtes, le plus Jfameux dans l'Épire et dans l'Étolie.
NOTICE
Cette ode, car on ne peut qualifier autrement une composition qui participe à la fois d'Homère et de Pindare, que peut-être son auteur ne connut jamais ; cette ode , dis-je , est comparable en bardiesse et en élévation à ce qu'on cite de meilleur en ce genre. On ne saurait lui reprocher judicieusement l'aspect sauvage et singulier de son sujet : car il est pris sur nature dans les montagnes où. les oiseaux de proie se jouent avec les restes des mutilations humaines La fiction audacieuse des deux monts
qui débatten t leur prééminence , et de leur langage figuré , déguise admirablement le fond terrible des choses» C'est là surtout qu'éclatent les effets de ces élans , de ces bonds désordonnés avec art , de la muse lyrique. Tantôt elle inspire le discours insultant de l'Olympe au Kissavos , (ou mont Ossa) , tantôt elle apostrophe l'aigle qui déchire une tête coupée ; soudain , c'est cette même tête qui prend la parole ; et ses derniers mots plaintifs expriment les travaux et les dangers de la carrière belliqueuse des Klephtes et des Armatoles. Que de rapidité , de chaleur , d'énergie , et d'essor extraordinaire dans cette seule ode !