‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 2)Chapitre 30 sur 59 · ANCIENNE BALLADE GRECQUE · texte numérisé non relu

ANCIENNE BALLADE GRECQUE

Entouré de nobles convives Au banquet de son roi Mavrogène est assis : Le vin , inspirateur des bons mots et des ris , Rend leurs lèvres gaîment naïves.

Chaque héros vante à son tour , L'un, les attraits du beau Néère , L'autre , la vertu de sa mère , L'autre les Hébés de la cour.

ι68 « Nulle beauté , dit Mavrogène ,

» N'éclipsera jamais Cymodore ma sœur !

» L'or ni les diamans ne toucheraient son cœur » Que sa loi virginale enchaîne.

» — - Eh ! si je l'aimais ? dit le roi. » — Que ma tête , offerte en otage , » Si l'amour sans hymen l'engage , » Tombe sous le fer devant toi.

» — Reste captif jusqu'à l'aurore , »

Dit le prince , en ouvrant son trésor précieux Son choix en fait sortir mille dons radieux Dont il veut charmer Cymodore.

« Esclave ! pars ; que dix coursiers , » Couverts du plus riche atelage , » Ouvrent à mon brillant hommage )> La barrière de ses foyers.

» Que ton respect en sa présence , » Avant que son œil noir éblouisse le tien , » L'honore en s'inclinant par un humble maintien

» Qui rassure son innocence.

» Dis-lui , messager diligent , » Ο belle ! astre pur de la terre !

» Ta taille arrondie et légère )> S'élève en colonne d'argent.

» Ο fleur , qui par l'amour éclose , » Porterait de doux fruits comme un frais oranger ! » Ο toi , que de parfums le printemps vint charger

» Comme l'anémone et la rose !

ο Peut-être ces mots caressans

» Séduiront sa fierté rebelle :

» Lève alors tes regards sur elle ,

» Et lis au trouble de ses sens. »

L'esclave hâte son message :

Cymodore aux yeux noirs entend déjà sa voix.

« Ah ! dit-elle , en riant de ces pompeux envois , » Mon frère éprouve mon courage. »

Mais , l'adroit confident l'instruit Du vœu pressant d'un roi qui l'aime.

Que répondre au maître suprême ?

« Salut ! Je l'attends cette nuit. »

Sa nourrice , encore au jeune âge , La voit à ses genoux prosterner sa douleur. <( Si mes jours te sont chers , sauve le chaste honneur

» De qui t'allégea l'esclavage !

» Que d'habits un échange heureux

» Me cache au prince , ou que je meure ;

» Et muette dans ma demeure

» Subis son caprice amoureux. »

Sous les voiles de l'ombre épaisse Le roi se glisse , atteint les appas adorés De la nymphe aux yeux noirs , aux longs cheveux dorés ,

Et se plonge en sa folle ivresse.

Mais , au crépuscule nouveau ,

Fuyant le lit de sa maîtresse ,

Il lui coupe une blonde tresse

Et le doigt que ceint un anneau.

Des courtisans de sa puissance Le despote orgueilleux rassemble le concours. « Salut à vos hymens ! Salut à vos amours î

Dit son ironique insolence : .

)) Mavrogène , ta chaste soeur )> Méprise les dons , la richesse ; » Seul , j'en ai vaincu la sagesse )> Par des baisers pleins de douceur. »

Pâle de son ignominie ,

« Prouve son déshonneur ! s'écria l'offensé .

» , — Vois-tu ce lien d'or à ses cheveux tressé ν Cette bague à son doigt unie ? »

Glacé par ce triple témoin , Il chancelle et perd la parole :

Mais le bruit , qui circule et vole , Va frapper Cymodore au loin.

En vierge aux autels présentée , Elle enlace de fleurs son charmant appareil : Son noble et doux visage a l'éclat du soleil , Son sein , de la lune argentée :

Plus noir que l'aile du corbeau , Brille en arc son sourcil d'ébène $ Et l'art n'ajoute qu'avec peine Aux grâces d'un objet si beau.

Plus agile que l'hirondelle , Elle court : « Peuple , grands , n'arrêtez point mes pas , » Mon frère est dans les fers menacé du trépas :

» Quel est son crime ? leur dit-elle.

» — De ton infaillible pudeur

» Sa tête en gage s'est donnée ,

» Et du roi , qui t'a profanée ,

» T'accuse la fatale ardeur.

» — Quel garant signale ma perte ?

» — * Il montre à tous les yeux ton doigt encor sanglant , » Ton doigt que trahit l'or de ton anneau brillant ,

» Ta boucle d'un fil d'or couverte.

» — Sur des témoignages si vains ,

» Quoi ? votre justice s'arrête !

» Quelle tresse manque à ma tête ?

» Quels doigts sont absens de mes mains ?

» Ma nourrice fut la victime » Des transports de ce roi trop indigne de vous. » Ce roi, de mon esclave aveugle et lâche époux ,

» Est mon esclave après son crime.

)> La loi le veut. Tombe , tyran !

» Loin du trône , fuis aux cavernes » Va puiser l'eau dans les citernes , » Et vivre en bûcheron errant. »

Dans la foule qui l'environne Le feu de son courroux a soudain éclaté. Sous le dais du tyran le peuple révolté Arrache au monstre sa couronne.

Tous , vengeant leur commun affront , Proclament reine Cymodore :

Et l'auguste vertu s'honore D'un diadème ornant son front.

NOTICE

Cette romance historique est la plus ancienne de celles qu'on chante dans Arta, capitale delà Basse-Epire. On la croit faite au quatorzième siècle , et traditionnellement conservée depuis l'époque des royaumes de Chypre et de

Sicile. Lç roi dont elle raconte l'aventure se nommait Charles , prince de la famille d'Anjou , et connu par les fragmens de la relation de Cyriaque d'Ancône. La loi du code qu'invoque l'héroïne de la chanson, loi par laquelle les hommes libres, en épousant une esclave, tombaient en servitude , marque ce récit du sceau du moyen âge. Cette chanson était inédite en France: le texte, accompagné d'une traduction allemande, n'en fut imprimé qu'à Leipsick, l'an i8o3, par Bartholdi. Je l'ai reçu de l'helléniste à qui nous devons Y histoire de la régénération de la Gîèce, ouvrage où M. Pouqueville a rassemblé, coordonné des matériaux inépuisables, des masses de faits précieux , la succession des événemens qui ont produit la guerre actuelle , et tous les portraits des oppresseurs et des libérateurs de la terre classique , personnages qu'il a connus durant son consulat, et qu'il aie premier fait connaître aux chroniqueurs et aux poètes de l'Europe.

GHAZEL,

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