L'AIGLE ET DU RAMIER
Il est deux oiseaux, dont l'histoire Consacra le sublime élan :
L'Aigle à qui Rome dut sa gloire Et le Pigeon du Vatican :
L'un , espoir des Latins crédules , Sous ses foudres les aguerrit .5 L'autre fait éclater l'esprit Du doux Evangile et des bulles.
Ayant guidé les fiers Césars Aux deux limites de la terre , L'Aigle , qui, sous leurs étendards , Voyait s'éteindre son tonnerre , Accusant l'oubli dangereux De son ambitieux augure , Du Saint-Esprit , avec injure , Grondait le Ramier doucereux.
« Naguères , des rives du Tibre
» Jusqu'aux sources qui versent l'or ,
» Je fis régner un peuple libre
» Sous mon victorieux essor.
» Partout sur l'Afrique et l'Asie
» Mon aile fondait à sa voix ,
» Et la dépouille de cent rois
» Par mes ongles était saisie.
ι64 » Terrible oiseau de Jupiter , » Toujours triomphant dans l'orage , » J'entraînais Mars comme l'éclair , » Et mon vol guidait son courage.
» A ceux qui portaient mes signaux » Mes promesses étaient sincères 5 » Et les barbares dans mes serres » Tombaient ainsi que des agneaux.
» Oiseau d'une obscure naissance ,
» Retourne au nid de Bethléem 5
» Et , laissant Rome en ma puissance ,
» Va gémir dans Jérusalem :
» L'écho de ta douce parole
» Réside au Mont des Oliviers :
» Fuis donc les orageux lauriers
)> Des collines du Capitole.
)> — . En vérité , je vous le dis ,
» Lui répond le Pigeon mystique ,
» Je crois mon divin Paradis
» Plus haut que votre Olympe antique.
» Votre vol , plus prompt que le mien , » S'écarta du but de sa gloire ; υ Moi , lentement à la victoire )> Je guide l'empire chrétien «
» Gesse tes mépris , Aigle altière !
» Ma patiente humilité
» Sait mieux prolonger sa carrière
» Que ton impétuosité.
» Déjà roi de tes sept collines ,
» Je m'y bâtis un colombier 5
)) Et mon Apôtre est l'héritier
» Du temple orné de tes rapines.
» Ce nouveau palais de Sion ,
» Edifié sous mes auspices
» A sa haute prétention
» Promet dix âges plus propices.
» L'aurore et le couchant conquis
» Croiseront sous moi leurs bannières ,
» Et vaincront , sur mille frontières ,
» Plus d'hommes que tu n'en vainquis.
» Du mont Saturnien tu tombes } » Devant les Goths toi-même as fui.
» Je n'ai que la voix des colombes , )) Mais l'Esprit-Saint est mon appui.
» Crains qu'avec toi je ne divorce , » Aigle vaine et prête à périr !
» Sache que , pour tout acquérir , » La douceur vaut mieux que la force.
» — Et tes bûchers !..... » dit par trois fois
L'Aigle qu'agite sa colère ;
Mais l'humble ramier sous la croix
Se niche à l'abri de sa serre :
Ainsi maints dévots mielleux
Courent au refuge du temple ,
En rabattant , à son exemple ,
Leur premier vol trop orgueilleux.
MAVROGINE,