‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 2)Chapitre 38 sur 59 · TRIPOLITZA · texte numérisé non relu

TRIPOLITZA

Tout un jour pluvieux, toute une nuit neigeuse ,

Ont de Tripolitza précédé le péril ,

Et vu s'armer de fer l'heureux bey Kiamil,

Qui revêt son coursier d'une housse pompeuse.

Sa prière, en partant, adresse au ciel des vœux :

« Dieu ! fais que des Rayas les plus saints interprètes

« Désarment la révolte, et jurent sur leurs têtes « De ne point s'allier aux Klephtes dangereux. »

Mais l'enceinte des Turcs , partout environnée ,

Déjà cède aux assauts des Hellènes unis.

Là, d'un fort commandé par Kolokotronis ,

« La vie à ta famille , à toi-même est donnée :

« Rends-toi , Kiamil-Bey ! lui cria-t-il de loin :

« J'épargne tes harems : j'en prends Dieu pour témoin. »

« — Non, téméraires infidèles , Répond un maître altier des bastions fumans : « Ce n'est point à vos Beys de se rendre aux rebelles. « Nous avons des vengeurs , de hautes citadelles , « Notre sultan divin, et ses mortels firmans. « Un seul sabre en nos mains en brise cinq des vôtres : « Dix de vos longs mousquets cèdent à l'un des nôtres ; « Quinze sur des coursiers , trente sur des remparts. » Mais Kolokotronis , le feu dans les regards , « Venez vous mesurer aux armes des Hellènes. « Voyez comment le Klephte , en vos murs , dans vos

plaines , « Ne laisse de vos corps que des lambeaux sanglans. »

Devaient-ils luire, ô Dieu! ces grands jours de carnage? Les Grecs, sur les remparts contre eux étincelans,

Fondent en aigles fiers , en vautours pleins de rage. Kolokotronis vole , et crie aux plus vaillans : « Cessez vos feux : tirez vos glaives redoutables ; « Et chassez devant vous ces Osmanlis hurlans , « Gomme un vil bétail aux étables. »

Jusqu'en leur dernier parc resserrés et punis ,

Les Turcs voyaient le fer , la flamme les poursuivre.

Leur Bey tremblant s'adresse à Kolokotronis :

« Ah ! fais trêve , et de nous laisse un reste survivre !

« — Infâme! qu'attends -tu? des accords! des traités !

« Ah ! vos barbares cimeterres

« Avec la mort les ont dictés ,

« En égorgeant dans nos cités

« Nos fils, nos pères et nos frères. »

Fossés , remparts et tours , les Rlephtes vous ont pris ! Grande Tripolitza , les Hellènes t'ont prise ! Ils t'ont prise, ces Grecs, objets de vos mépris , Ο filles des émirs ! veuves des Beys meurtris !

Pleurez dans la ville soumise.

Pleure avec elles , toi , femme de Kiamil ! Princesse, où verras-tu ton prince dans l'exil ? Lui , de Tripolitza la colonne assurée , L'étendard de Gorinthe en ses jours de péril ,

Le pilastre de la Morée !

Malheureux Kiamil, tu ne reparais pas :

Ton orgueil est absent de ton palais superbe ; Brûlé par un primat, il a fait place à l'herbe. Tes chevaux consternés pleurent tes beaux haras : Ta mosquée aujourd'hui pleure sur tes agas : Et ton épouse pleure un Bey puissant et brave Qui , d'esclaves captif, lui-même est leur esclave.

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NOTICE

Je ne puis, à l'égard de ce beau chant, penser comme M. Fauriel, qui crut nécessaire de le diviser en deux compositions distinctes, pour en éclaircir le sujet, dans lequel je ne trouve ni incohérence ni obscurité. Il nous avoue que la copie originale ne formait qu'une seule et même pièce ; et c'est , à mon avis , de cet ensemble complet que résultent ses beautés variées et sa netteté même. Séparez au contraire la première partie de la suivante, l'un des chants, étant tronqué, manque d'une fin; l'autre, d'un commencement : mais leur succession naturelle présente fort bien l'image de la victoire des Grecs , et celle du désastre des Turcs , qui en est la conséquence. Ces choses-là sont par elles-mêmes inhérentes dans le fait célébré par le poëte, dont il me paraît évident que la principale inspiration est de rehausser l'effet de la prise de Tripolitza par la désolation de ses possesseurs. Ces réflexions m'ont engagé à rétablir l'ordre primitif du texte dans ma traduction , qui l'offre en son entier.

Il m'arrive peu d'avoir à contredire l'opinion de M. Fauriel ; mais souvent de le louer des bons renseignemens qu'il nous a procurés. Il nous indique utilement ici la conduite que tint le musulman Kiamil avec les proè'stos et les archevêques convoqués à Tripolitza par ce bey de Corynthe, opulent seigneur de la Morée ; et il se borne à nommer le grec Kolokotronis, qui , déjà renommé parmi nous, n'a plus besoin d'une énumération de ses faits.

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