LA JEUNE VOYAGEUSE
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Une jeune beauté qu'assiègent trop d'hommages Veut qu'au delà des mers l'exilent les voyages : N'étant pas nautonnière, au chef des matelots Elle donne de l'or pour traverser les flots, Et de l'or pour sauver sa pudeur des outrages. Mais, loin des bords lancée au liquide élément, Du maître des nochers le fol égarement Porte sur ses appas sa main trop assurée. Elle frissonne , et tombe : il la croit expirée ; Et jette sa victime à la profonde mer, Dont, comme en gémissant , hélas! le sein amer La pousse au puits de la Moréc.
Les nymphes de ces bords tirent ses froides eaux; Et voilà que, flottant à leur surface pure,
Les boucles de sa chevelure S'attachent à leur vase , à l'anse de leurs seaux.
« Voyez de ce corps admirable « Les grâces, les contours, d'un doliman pressés! « Ces doigts si délicats , à la plume exercés !... « Ah ! sa lèvre au baiser offre un corail aimable « Sous quelques traits de sang non encore effacés ! « Ma bouche l'a baisée , elle en garde l'empreinte : « Mon voile l'essuya , sa blancheur en est teinte : « Je le lavai dans l'onde, et l'onde, en rougissant, « A pris de sa pudeur la flamme colorante : « Le rivage en reçut le vestige récent : « Les mers et les poissons roulent teints de ce sang : « Et le pont d'où tomba cette fille charmante , « Son beau sang l'avait teint de sa pourpre fumante!
NOTICE
Je ne puis encore, en cet endroit, adopter l'opinion de M. Fauriel, relativement à la conclusion de ce chant pathétique, en apologie de la pudeur. Les derniers vers n'ont rien, selon moi , de la bizarrerie qu'il leur reproche ; et l'intention du poète est aisée à saisir. C'est une hyperbole lyrique , par laquelle il s'efforce de représenter aux esprits la durable empreinte que le souvenir du meurtre d'une jeune et belle innocente a laissée sur le navire où elle a péri, sur la mer, sur les rivages de la Morée, et dans le cœur des filles moréates qui reçurent ses restes ensanglantés. Les taches de sang dont tous les objets sont marqués ne signalent aucune vertu magique supposée, et n'on taucune réalité ; mais elles figurent, sous des couleurs imaginaires , la longue mémoire et les tristes regrets d'une mort justement déplorée de tout ce qui put en être témoin. La simplicité du fait acquiert un charme indéfinissable des expressions fictives qui achèvent ce doux myriologue.