LES DEUX FRERES
Vingt mules descendaient du milieu des montagnes, Haletant sous le faix des trésors d'un marchand; Des Klephtes, la terreur de ces mêmes campagnes, L'arrêtent au sentier dont il suit le penchant. Hélas! il est seul, dans un champ!
Leur main veut de ses sacs pénétrer le mystère : Et lui, les suppliant : « Ah! mes membres sont las « D'enlever ces fardeaux, de les remettre à terre : « Mes mules avec peine ici traînent leurs pas. » Hélas ! il est seul , seul , hélas !
κ Admirez ce hurleur, fils d'une mère impure ! Crie aux bandits armés leur fougueux capitan : « De ses bêtes de charge il pleure la monture , « Et ne plaint point sa vie à son dernier instant. Hélas ! il est seul , et l'entend !
« Frappez-le du poignard , leur dit sa folle rage. » Tous émus pour ce brave , ont le cœur oppressé. Mais le brigand sur lui fond en lion sauvage , Plonge en son flanc sa dague , et l'abat tout percé. Hélas! il est seul, et blessé !
Poussant un long soupir de sa bouche entrouverte ; « Ο mon père! es-tu là pour me fermer les yeux? « Ma mère ! où donc es-tu pour pleurer sur ma perte ? « Ah! comment, cria-t-il, t'adresser mes adieux? Hélas ! il est seul sous les cieux !
* J'écrirai tes adieux; dis-nous où vit ta mère. — <c Ma mère est dans Arta; mon père est né Cretois : « Les Klephtes dans leur bande ont engagé mon frère , « Qui loin de sa famille est voleur dans les bois... « Hélas ! j'étais seul sous nos toits ! »
Le chef glacé tressaille ; il l'embrasse , et le porte Aux doctes confidens du grand art de guérir. « Ο vous, dont, leur dit-il, la science est plus forte « Que le mal des blessés qui sont près de périr, « Hélas! être seul, et mourir!
« Sauvez-le; c'est mon frère. » Il pleure ; il prie, exhorte Les doctes confidens du grand art de guérir. « Souvent, répondent-ils, la science est plus forte « Que le mal des blessés qui sont près de périr : « Mais Dieu le peut seul secourir !
* Aucun art ne guérit d'atteinte si mortelle. — « Eh bien ! eh bien ! conduis mes mules sur tes pas , Dit alors le mourant d'une voix fraternelle : « Mon père les attend; moi, j'expire en tes bras. » Hélas ! il n'est plus seul , hélas !
— * A mon père dirai-je, et dirai-je à ma mère, Répond le Klephte en pleurs qu'agite le remord, « Pauvres parens! voyez les richesses d'un frère « Que dépouilla ma main en lui donnant la mort ? » Hélas! gémis seul... seul il dort.
NOTICE
Est-il besoin d'analyser les qualités saillantes de cette composition ? Vérité , mouvement , caractère local , portraits vivans, action, pitié, terreur s'y font sentir également. Cette scène agreste marche à merveille; et la péripétie en est aussi rapide , aussi bien conduite que la catastrophe en est dramatique et morale. La vigueur de ton et de coloris , la netteté de contours dans cette peinture la rend comparable à l'un de ces bons tableaux si expressifs de l'espagnol Morillo.
J'avais d'abord conformé ma traduction à la copie du texte, donnée par M. Fauriel : mais la seule omission d'un refrain, très-simple et très-touchant, changeait l'esprit de la narration de telle sorte, qu'il m'a fallu refaire mon travail tout autrement, quand j'ai vu le même texte plus complet que m'a remis M. Buchon : tant la plus légère différence, la moindre inexactitude en des productions si délicates, peut en effacer les nuances, en dénaturer l'essence même. Les grâces poétiques sont comme les fleurs , un rien les altère et les fane.