‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 2)Chapitre 53 sur 59 · CARON · texte numérisé non relu

CARON

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L'ombre noircit des monts les cimes attristées :

Par l'orage et les vents sont-elles agitées?

Ce ne sont ni les vents ni le ciel pluvieux

Qui portent la tristesse à leurs fronts sourcilleux.

Caron presse les morts qu'a surpris sa poursuite ,

Les jeunes à leur tête , et les vieux à leur suite ;

Et de tendres enfans il entraîne un concours. Jamais il ne s'arrête aux supplians discours. Jeunes , vieux , lui criaient : « Caron , suspends tes courses « Près d'un liant village et des limpides sources.

— « Non : le vin charmerait les vieillards réjouis ; « Les amours et le disque amuseraient leurs fils; « Et les enfans joûraient sur l'émail des prairies. « En puisant l'onde aux bords qui me ralentiraient , « Sur des berceaux fleuris leurs mères les verraient; « Les frères, les époux, les femmes attendries , « Se reconnaissant tous , me viendraient implorer, « Si, dans vos frais hameaux , près des claires fontaines,

« Je les laissais se rencontrer :

« Et les couples aimans tiennent par tant de chaînes,

« Qu'on ne peut plus les séparer. »

NOTICE

Est-ce encore ici un chant du poète qui célébra la mort de la fiancée de Constantin et du jeune pâtre ? Ou ces myriologues seraient-ils des imitations de ce même chant ? J'admettrais plus aisément cette seconde supposition. Caron apparaît dans ces trois ouvrages, et cette image fabuleuse du pouvoir de la mort règne en chacun d'eux. Mais le dernier semble avoir été inspiré par une idée philosophiquement généralisée, idée à laquelle les aventures particulières ne sont que des applications ingénieuses. De là nous pourrions induire la primauté de cette invention sur les autres : ajoutons qu'une forme antique et traditionnelle dans les chants des montagnards, caractérise aussi son antériorité : « Pourquoi les montagnes sont- « elles noires? Pourquoi sont- elles tristes? Est-ce que le « vent les tourmente ? Est-ce que la pluie les bat? Ce n'est « point le vent, ce n'est point la pluie... c'est que Caron « passe 3 etc. » On trouve ce même tour interrogatif et dénégatif dans plusieurs des plus vieilles chansons populaires de l'Épire , et originairement dans celle de Boukovallas.

Le fonds tout idéal du chant de Caron éclate d'un bout à l'autre, par l'effet des couleurs répandues sur les regrets des êtres arrachés aux diverses jouissances que la vie leur prodigue à tous les degrés de leurs âges; et le dernier trait de sensibilité profonde qui conclut le tout est pénétrant et sublime.

L'expression grecque uvfyoywec , signifiant en un seul mot la réunion des deux sexes, est, je crois, heureusement passée en notre langue par cette expression équivalente, les couples aimans , qui sous un nombre égal de syllabes désigne les deux sexes réunis, et de plus leur attachement mutuel.

5KILLAGINE

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L'aquilon courbe les bruyères :

Sur un toit pastoral plane un sombre vautour • Il attriste d'un cri les berceaux d'alentour. Skillagine, sur lui, nymphe aux noires paupières , Au corsage élance comme un jeune cyprès , Jette ses yeux brillant de subtiles lumières. Une fierté champêtre anime ses beaux traits.

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« Dans l'ombre est-ce que tu t'égares ? « Ou d'un présage, oiseau, voudrais-tu m'affliger? « Trois braves sont venus chez un soldat berger. « Leur zèle s'était joint à nos fiers Pallikares : « Vaincus , tous trois fuyaient sur le Pinde indompté. « Mon père est généreux, périssent les avares ! « Il leur ouvrit le seuil de l'hospitalité.

« Ce réduit leur semble un repaire :

« La solitude pèse à leurs ennuis errans. « Ils souhaitent revoir le doux pays des Francs : « La patrie à leurs cœurs comme aux Grecs paraît chère. « Mais, perdus en nos monts, ignorant nos sentiers, « Point de retour pour eux , si la main de mon père « N'eût guidé l'un des trois au port des nautonniers.

« Dans ces rocs d'où l'aigle s'élance , « C'est moi, lui disait-il, qui conduirai tes pas : « Mais ma fille et mon toit n'ont d'appui que mon bras. a A tes frères armés je fie en notre absence « Ma fille, hélas, sans mère, et seule dans nos bois : « Et si le janissaire en mon foyer s'avance, « Son salut accroîtra l'honneur de leurs exploits.

— « Ce ciel pur te cache un orage , « Jeune fille ! frémis , dit l'autour menaçant. « Tes yeux les ont charmés, et ton père est absent. « En mon yol j'ai surpris leur coupable langage. « Ta pudeur n'a contre eux de défense que toi : « Fuir , tu ne peux ; te plaindre est provoquer l'outrage « Rentre, et qu'un front serein déguise ton effroi. »

Elle, avec un triste sourire ; « Consolez-vous , amis , à la table du soir : « Puisez au vin, dit-elle , et la joie et l'espoir... « J'entends ce que de moi votre gaîté désire... « Mais je fais un jaloux si je fais un heureux : « Que l'un soit préféré , l'autre osera le dire : « Mon secret est plus sûr en vous aimant tous deux. »

Votre vue est déjà voilée, Jeunes profanateurs ! abusés par ses ris, Vous tombez sous le fer plus enivrés qu'épris. La lune alors brillait sous la voûte étoilée ; Et le torrent voisin roulait à flots d'argent. Elle entraîne leurs corps ; et pâle , échevelée , Les jette au noir vautour sur ses bords \oltigeant.

« Ο proie à ma faim accordée , « Ici je t'attendais! cria l'oiseau fatal : « Héros du mont Olympe, où l'aigle est mon rival, « Nourri de votre audace au carnage guidée , « Quand de votre jeunesse il dévore la fleur, « Sa serre en votre sang s'accroît d'une coudée , « Son aile d'une brasse allonge son ampleur.

— « Laisse, oiseau! leur dépouille impure. « Ah ! ne t'abreuve pas de leur sang enflammé : « Le sein qui le reçoit en est envenimé. « Qu'au lit des eaux tous deux cherchent leur sépulture : « Ou, si tu t'en repais, tes plumes tomberont ; * Et, servant à tracer ma funeste aventure, Diront ce double meurtre... et des vengeurs viendront.

Sous l'ombre du chêne et du tremble, Skillagine aux yeux noirs errait à pas troublés. Enfin trois longues nuits , trois jours sont écoulés. L'écho gronde , elle écoute ; et l'air siffle , elle tremble : Mais l'écho , l'air lui dit : « Voici l'hôte étranger ; « Son guide le ramène. » Elle les voit ensemble; Et, pâle, vers son père accourt d'un pied léger-

S'offrant de deux glaives chargée ; « Ferme ton seuil , mon père , à son sinistre abord ; « Ses frères ne sont plus , et tu me dois sa mort. « Il vengerait leur sang; ma pudeur s'est vengée. » Le guerrier frissonna : mais le pâtre pieux ; « Le ciel arma , dit-il , ta faiblesse outragée : « Mais la tête d'un te est sacrée à mes yeux.

« Toi, fils des races étrangères, « Va- t'en, pars : de nos monts je t'ouvris les chemins : « Ton trajet aux nochers est payé par mes mains : « Pars, jeune homme ; et nos soins inhumeront tes frères.

— « Anathème sur vous ! dit le brave irrité.

— « Ah ! plutôt , malheureux ! maudis les téméraires « Qui profanent l'abri de l'hospitalité. >»

NOTICE

Voici un fait historique qui peut - être semblera le plus extraordinaire de tous ceux qui ont signalé les mœurs courageuses des familles de la Thesprotie.

On retrouve dans cette narration quelques-uns des vers d'une pièce intitulée la Mère moréate : ces vers peignent des oiseaux dévorant un jeune homme expiré, qui dit à l'un d'eux : « Mange, bon oiseau, les épaules d'un brave : ton aile α en deviendra plus grande d'une aulne et ta serre d'un « empan. » J'avais, dans le chant du mont Olympe , déjà traduit cette même hardiesse ici renouvelée : mais j'en avais ennobli le dernier trait, en supprimant renonciation de nos mesures en usage appliquée à l'accroissement des ailes et des ongles de l'aigle : il me restait à prouver que le reste de cette figure pouvait encore passer en vers , et je crois avoir réussi à le rendre, en changeant les synonymes de la comparaison qu'une locution commerciale traduisait plus vulgairement que fidèlement, puisque les termes diffèrent dans la langue grecque et dans la nôtre.

L'héroïsme de la pudeur, dans la jeune montagnarde, de seize à dix-sept ans, dont je trace l'aventure véritable, ne frappe pas moins d'étonnement que d'effroi; et l'exemple terrible de la moralité qu'elle doit imprimer aux vagabonds qui mésusent de la confiance hospitalière , méritait d'être consacré par la poésie.

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