‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 2)Chapitre 52 sur 59 · L'ENLEVEMENT · texte numérisé non relu

L'ENLEVEMENT

LA FIANCEE.

Assis à ma table marbrée, J'entends tinter mon sabre et hennir mon cheval : « Ah ! se dit mon amour aux alarmes livrée ;

« Serait-ce que pour mon rival « On couronne, on bénit ma maîtresse adorée? » Je m'élance au haras de mes coursiers nombreux ,

Et plein du feu qui me dévore : « Qui de vous d'un pied vigoureux « Pourrait suivre l'éclair du couchant à l'aurore? » Tous mes fiers étalons bondissent à grand bruit : Mes cavales soudain avortent de leur fruit.

Mais un noir destrier, séché par la vieillesse : η Les courses et les ans , dit-il, m'ont affaissé ; « Et pourtant d'un vol empressé « Mon zèle ira vers ma maîtresse, « Dont, en me nourrissant, la main m'a caressé. » Il reçoit tout à coup son harnais et son guide. « Modère-toi, mon maître, en ta fougue intrépide : « Ceins triplement ta tête; échappe à l'air sifflant : « Epargne l'éperon à mon ardeur rapide ; « Non moins prompt qu'autrefois, je pourrais, en volant, « Semer un long trajet de ton crâne sanglant. »

La houssine légère est en ses mains habiles , Et, lancé comme d'un seul bond, Au premier coup il fait vingt milles , Quarante milles au second.

« Ο Dieu ! veuille , a-t-il dit , qu'aux vignes de mon père « Je le trouve taillant le cep qu'il a dressé ! » En bon chrétien il prie, espère , En vrai saint il est exaucé.

«9 « Salut , vieillard ! quelle est la vigne fortunée « Que cultivent tes mains sur ces coteaux fleuris?

— « La vigne du malheur ! la vigne de mon fils ! « Sa belle à son rival en ce jour est donnée ;

« Pour un autre en ce jour bénie et couronnée.

— « Dis-moi , dis , bon vieillard ! au banquet solennel

a Que l'Hymen pour elle décore, « Sur ce prompt coursier noir puis-je arriver encore?

— « Au banquet? oui, s'il vole; et s'il court, à l'autel. »

La houssine légère est en ses mains habiles , Il fait, lancé comme d'un bond , Au premier coup quarante milles , Cinquante milles au second.

« Ο Dieu î veuille , a-t-il dit, qu'au jardin de ma mère « Je la trouve arrosant son clos ensemencé ! » En bon chrétien il prie, espère.

En vrai saint il est exaucé.

Noble dame ! quelle est la terre fortunée Qu'arrose votre main dans ces vergers fleuris?

— « La terre du malheur ! la terre de mon fils î Sa belle à son rival en ce jour est donnée; Pour un autre en ce jour bénie et couronnée.

— « Dites-moi , bonne dame , au banquet solennel

« Que l'Hymen pour elle décore ,

« Sur ce bouillant coursier puis-je arriver encore!*

— « Au banquet? oui , s'il vole ; et s'il court, à l'autel.

La houssine légère est en ses mains habiles, Il fait, lancé comme d'un bond, Au premier coup cinquante milles , Cinquante milles au second.

Son noir courskr hennit : déjà l'œil de la belle Le voit, et reconnaît son écuyer fidèle.

« Quel jeune cavalier vous adressait un mot? ( Dit le jaloux futur, dont s'émeut la cervelle ).

— « C'est mon frère apportant le tribut de ma dot.

— « Va, ma belle , si c'est ton frère , « Remplir sa coupe jusqu'au bord ; « Si c'est ton amant téméraire, « Je vais, moi, lui donner la mort.

— « C'est mon frère... » Et déjà la leste fiancée Tenant sa coupe d'or, vers lui s'est élancée.

« Prends ma main droite , amie , et verse à l'autre main. » Sur le coursier ployant saute la cavalière.

Le couple fuit : les Turcs prennent soudain Leur carabine meurtrière.

Tel, d'un coursier ailé sillonnant leur carrière, Put entrevoir leur ombre en tourbillon lointain ; Tel, qui d'un prompt cheval les poursuivit en vain , N'aperçut de leurs pas l'ombre ni la poussière.

NOTICE

Voici la plus étrange, la plus curieuse, et peut-être la plus ancienne des chansons grecques que la tradition ait conservées au nombre de celles qu'on cliante dans les îles Ioniennes. Elle porte d'un bout à l'autre le sceau du temps et le cachet de l'invention originale. Le sujet en est raconté comme au hasard, tantôt par le héros du roman , tantôt par le poète , et développé tour à tour par les interlocutions promptes et hardies de l'amant, de son coursier, de ses parens, de son rival et de sa maîtresse. Ce mélange de traits qui s'entrecroisent, loin de jeter l'embarras et la Confusion dans les faits, y répand une lucidité , un éclat extraordinaire. On croit suivre tous les mouvemens précipités du personnage; on se sent entraîné dans son trajet rapide et merveilleux; on le voit en scène avec les acteurs, et l'on entend le langage de tous presque à la fois; le dialogue, dégagé de toute transition superflue, s'accorde avec la violence des passions exprimées et avec la vivacité de la fable. Les ressorts de féerie qui l'animent , et que l'imagination orientale relève par ses couleurs fortes et tranchées, lui prêtent un singulier caractère , entièrement conforme à l'esprit des romances bizarres du vieil âge.

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