MORT
DE
VÉLI-GUÉKAS.
Du festin d'un primat, Véli, sombre convive, À reçu d'Antonis un cartel insultant :
Véli se lève , et s'arme , et s'écrie à l'instant : « Phézo , range ma troupe à ton ordre attentive ; » C'est au fer de répondre à l'altière missive » Du raya dont l'orgueil m'attend. »
Leur rencontre fut peu tardive -, Et soudain , au passage, Antonis l'arrêtant : « Qui clicrclics-lu , Véli , ministre sanguinaire
» D'un impitoyable visir?
» Toi , rebelle , loi , téméraire , )> Dont ma main courroucée est prête à se saisir. » —Viens donc, viens affronter les Klephtes invincibles. » Leurs sabres abattront l'élan de tes coursiers :
» Tu sauras quels coups infaillibles
» Portent nos tubes meurtriers.
» Zongas , Dimos , tuez ce monstre d'Albanie ; » Trop long-temps son audace est restée impunie. » Il dit j leur fusil tonne ; un double coup vainqueur Frappe de l'Albanais et la tête tet le cœur.
Véli tombe , et sa voix tremblante S'écrie en des accens à'peine articulés :
« Ab ! prends soin , clier Pbézo , de mes restes voilés -,
» Emporte ma tête sanglante
» Ce trophée , aux vils Grecs inspirant plus d'orgueil , » Au travers des deux camps , à tous les yeux en proie , » Ferait, des ennemis la risée et la joie , » Et de tous nos amis la tristesse et le deuil. »
NOTICE
La note du chant quatrième s'applique à celui-ci ; et la raison des vaincus pour dérober leur tête aux outrages de l'ennemi , s'y développe en termes plus étendus et plus frappans.
Katzantonis , ou simplement Antonis , fut un des bergers nomades qui menaient paître leurs troupeaux des monts de la Thessalie à ceux de la Macédoine méridionale. Celui-ci , harcelé par les vexations du pacha , se fit klephte , et lui devint redoutable. Cet homme , dont la stature était moyenne et la voix douce et grêle , cachait sous un extérieur frêle et débile une ame forte , un cœur de fer, et une intelligence active qui le rendirent invincible. Enfin , surpris avec son héroïque frère par des espions qui les saisirent , on les conduisit vers Aly , qui , dans la place publique de Janina , leur fit briser les membres inférieurs scus les coups de marteaux.
Zongas , cité dans ce même chant , avait été protopallikare dans les bandes commandées par les braves Dimos «t Antonis : il vit encore , au nombre des défenseurs actuels de la liberté grecque.
SKILLO-DIHOS.
Près de la jeune Irène , à l'ombre des sapins 9 Dimos chasse en buvant l'importune tristesse. « Remplis ma coupe , Irène , et verse-moi l'ivresse
» Qui délivre des noirs chagrins.
» Fais qu'en ce jus vermeil je puise l'allégresse , » Jusqu'à l'heure où , fuyant l'aurore de retour ,
» L'étoile de la nuit cède à l'astre du jour : » Et , dès l'aube , escortant ta pudique jeunesse , » Mes guides te rendront au seuil de ton séjour. v ' » — Appelle un échanson , dit la belle à ce brave : » La fille d'un archonte est-elle ton esclave ? » Ils mêlaient un sourire à ce débat joyeux :
Deux voyageurs paraissent à leurs yeux, Noirs de haie , et la. barbe épaisse jet. hérissée. « Salut , brave Dimos ! — Nobles hôtes , salut ! » Mon nom dans votre bouche étonne ma pensée. » Ici qui vous envoie, et quel est votre but ? » — Nous venons te bénir et te parler d'un frère. » — De mon cher frère! ô ciel ! parlez , vous l'auriez vu? )> — Aux murs de Janina , prison de sa misère , » Long-temps privé du jour et d'espoir dépourvu ,
» Chargé des fers d'Aly que maudit sa colère »
Déjà n'écoutant plus l'inconnu qui poursuit , Dimos, baigné de pleurs, se détourne et s'enfuit : Mais tout-à-coup } <c Dimos ! méconnais-tu ton frère ?
» Le fuis-tu, quand tu le revois? »
L'un vers l'autre aussitôt s'élancent à la fois, Et leur cœur palpitant l'un sur l'autre se serre.
Mais Dimos pourra-t-il assez l'interroger ?
« O frère ! qu'un miracle enlève à l'esclavage ,
» Assieds-toi } conte-nous ce qu'a fait ion courage , » Et comment, de tes fers, Dieu vint te dégager.
» — Favorisé dune nuit sombre , » J'ai su briser ma chaine et rompre les barreaux
» De la tour , dont me cachait l'ombre , )) En glissant à ses pieds couverts d* épais roseaux. » Des bords fangeux du lac évitant les abîmes, » J'atteignis une barque, et , sillonnant les eaux, )) J'ai , loin de Janina , remonté sur les cimes » Du Pinde, où mon vol d'aigle échappe aux vils réseaux.»
NOTICE
Cette composition , artistement conduite , renferme un petit drame tout entier , dont l'exposition enjouée contraste merveilleusement avec le nœud attendrissant et le dénouement non moins pathétique. Et quel ordre naturel dans cet heureux plan î et quelle économie de moyens et de paroles pour l'accomplir, en y réunissant tant de choses intéressantes et opposées! L'aimable fierté d'Irène auprès du guerrier buvant , qui lui promet de la faire escorter par ses compagnons après la nuit , témoigne le respect des montagnards pour la pudeur des jeunes filles qui les accompagnent dans leurs incursions.