‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 3)Chapitre 2 sur 56 · DE L'ÉPIRE ET DE LA MORÉE · texte numérisé non relu

DE L'ÉPIRE ET DE LA MORÉE

Les âmes généreuses de toutes les contrées de l'Europe s'émeuvent au bruit de la lutte engagée entre les Turcs et les Grecs. Aucune dissidence d'opinion vraiment notable ne divise les esprits justes à l'égard de la cause qui met les armes à la main des Hellènes. Ceux - ci , en réagissant contre l'esclavage abrutissant de l'Asie qui les opprime et les écrase , ne combattent point pour des théories de gouvernement, mais par nécessité absolue et pour leur existence même.

La liberté pour eux n'est pas un vain prin-

cipe, c'est la vie. Leur religion, par l'enthousiasme qu'elle prête à leur zèle, protège également leur indépendance et leurs tètes. C'est là ce que chacun sent et ce qui réunit tous les vœux pour leurs succès. Il est incontestable que la guerre étant par elle-même une cruelle et coupable frénésie , ne devient légitime qu'en raison de la défense naturelle.

Si quelques ambitions politiques, ou les erreurs de vieux systèmes militent encore contre la délivrance de la Grèce, et veulent déjouer son héroïsme, leurs interprètes se rendent criminels de lèse - humanité : on ne doit compter leurs honteux efforts que comme un surcroît d'obstacles qui restent de plus à vaincre au courage et à la magnanimité persévérante , forces en dernier lieu toujours supérieures aux ruses des intrigans de la tortueuse diplomatie.

Ces vérités sommaires que , par une sorte

de prophétique esprit qui l'exalte , la poésie

a proclamées la première , ont déjà retenti

>dans le monde sur l'une des plus belles

lyres anglaises , et sur les nouveaux luths de

l'Italie et de la France : elles ont, à l'aide des vers , pénétre' les cœurs de l'admiration due aux exploits de la Grèce renaissante, tandis que le bruit de ses grandes actions devenait l'entretien de la multitude des peuples. Cependant ces accords mutuels recevront , je pense , un effet plus puissant de l'expression naïve du propre génie des montagnards épirotes et des marins de l'Archipel,

Le recueil qu'a publié M. Fauriel de quelques chants populaires , composés depuis plus d'un siècle et demi jusqu'à notre époque, par de modernes rapsodes, n'est pas moins instructif que touchant. Le traducteur a eu le bon esprit de nous en offrir avec le texte le sens littéral en français^ rendu presque mot pour mot, en se gardant bien de l'orner par des formes de son propre style qui l'eût facilement embelli, si j'en juge par le discours préliminaire, et les extraits historiques dont il a su enrichir sa collection précieuse, accompagnée d'intéressantes analyses. Ce travail mérite une honorable appréciation. En effet , les traductions fleuries

ne sont pour la plupart que des imitations trompeuses à travers lesquelles échappent les particularités distinctives des écrits originaux : mais les traductions exactement textuelles, et pour ainsi dire élémentaires, sont toujours utiles aux écrivains jaloux de les repolir ensuite, soit en prose, soit en vers. Il ne reste plus qu'à les soumettre pour le fond et les idées aux tournures grammaticales de la langue qui les interprèle ; et le premier sens brut , une fois habilement dégrossi , reçoit de Fart qui le façonne la précision, la justesse, les couleurs et les grâces qui le rendent agréable aux lecteurs et du- ' rable dans le souvenir.

La matière m'étant donc fournie, je n'avais plus qu'à la refondre en vers français ; et je ferai néanmoins remarquer que la poésie ne pouvant se reproduire entièrement qu'en poésie, il m'a fallu, pour mettre les vers grecs en ce langage , chercher sans cesse des équivalens poétiques aux termes et aux figures de l'idiome original : car la langue des muses veut qu'on rende les tours par des analogies,

et les mots par l'expression conforme , plus souvent que par les mots mêmes. Autrement , l'écrit le plus beau dans un texte paraît barbare dans un autre qui le change, en s'y appliquant trop à l'étroit , et le dénature. Je redis encore que les seuls poètes sont les fidèles organes des poètes , et , par exemple, les odes d'Horace, si brillantes dans leur latinité , ne semblent dans la meilleure prose que vides et ternes.

J'ai choisi dans la première partie de l'édition de M. Fauriel ceux des chants helléniques où sont le mieux consacrés les usages , les mœurs et les noms célèbres des Armatoles grecs, chefs indépendans de leur ancienne milice organisée , et des Rlephtes , partisans de la milice vagabonde et volontaire de la Thesprotie et de la Thessalie. Je les ai rangés dans l'ordre qui en fait valoir la diversité, et qui prévient la monotonie de l'ensemble. En tête de ces compositions , je place les huit Chants qui forment un précis complet de la ruine des Souliotes , dont la contrée fut le premier foyer de l'insur-

rection générale des Hellènes. La longue résistance et la destruction de ses habitans par la fureur d'Àly de Tébélen, pacha de Janina, si bien décrites dans les voyages du docte M. Pouqueville , ex-consul-général en Orient, m'a fourni le sujet d'une tragédie , faite il y a plus d'un an , sous le titre des Martyrs de SoulL Cet ouvrage étendu prouvera, j'espère, que les hauts faits de l'Epire nouvelle ne sont pas moins grandement dignes de notre Melpomène, que les faits de l'antique Epire des Thésée et des Pyrithoûs.

Les complaintes de ces héros pasteurs, encore vivans, caractérisent en traits marqués les mêmes personnages dont j'ai représenté la catastrophe mémorable.

Présumera-t-on que les chants nationaux des Grecs modernes aient besoin , pour être accueillis, de l'indulgence qu'inspirerait le sentiment de la situation actuelle de leurs auteurs? Un goût dédaigneux aurait tort de les considérer en ébauches informes et grossières d'un art rustique. On y retrouve l'énergie , le mouvement et la vérité d'images , et de

pensées qui animaient les anciens lyriques.

On dirait que ces Alcées nomades, ces Thyrthées, errans sous le climat qui les régénère, ont hérite' du génie de leurs ancêtres. A l'exception du style souvent rude et sauvage, même élan, même feu, même vigueur, même désordre pindarique dans le dessin de leurs créations. Ce qui pourtant semblerait dans leurs locutions empreint de bizarrerie, mérite parfois d'être estimé comme l'expression forte et vive de leurs sentimens plus vifs et plus forts que ceux des littérateurs amollis par notre civilisation et par les raffinemens délicats de notre goût. Ceux-1^ jugent étrange et faux ce qui signale vraiment les passions extrêmes et l'esprit local des hommes. Ils «blâment comme outré le naturel qu'ils ne sentent plus.

Dans les chants grecs, rien qui ne soit conforme aux mœurs, aux coutumes, et aux habitudes des pays où lai guerre et la vie nomade les a inspirés. La nudité du langage, la vivacité des dialogues, la hardiesse des transitions et des ellipses, le cliarme des

comparaisons, les apostrophes aux montagnes , aux rivières , aux oiseaux , leurs personnifications saisissantes, y caractérisent vivement les objets champêtres avec lesquels les nouveaux rapsodes qui les ont composés sont en rapport direct et continu. On ignore leurs noms , soit que le seul patriotisme ait dicté leurs vers et non la vanité de se faire connaître, soit que leur prudence ait craint que le génie ne les dénonçât à leurs tyrans.

Une chose éminemment remarquable en leurs ouvrages, c'est la douceur, c'est la mélancolie qui partout y règne dans des sujets pour la plupart terribles et qui semblaient exiger des formes âpres et dures et des couleurs rembrunies. La tristesse en est adoucie avec art : on n'y trouve rien d'indécis , rien de vaporeux , rien d'abstrait : tout y est distinct et net : ils sont brièvement narratifs ; tous d'un naturel pittoresquement homérique; tous d'une concision qui n'empêche pas de bien discerner les nuances de sentimens et les principales circonstances des

faits. Ces qualités primitives les distinguent spécialement de ce que nous connaissons en ce genre, tant chez les anciens que chez les modernes. On voit que l'imagination des Grecs est sans cesse frappée des périls et des malheurs qui les assiègent ; mais leur sensibilité vraie en repousse les peintures hor^ribles, et ne retrace que ce qui inspire à Pâme une tendre pitié, un mâle courage, ou une commémoration noble et élevée; bien différente en cela des sombres rêveries de ces versificateurs qui, n'ayant jamais connu les adversités humaines, tourmentent leur verve convulsive pour n'enfanter que des monstruosités singulières, et ne s'exercent qu'à dérouler des tableaux affreusement fantastiques.

La leçon la plus louable que nous puissent donc donner encore les narrations grecques , résulte d'un instinct pur de leurs auteurs , qu'on prendrait pour un soin ingénieux de ne conserver que le pathétique et l'idéal des sujets funestes qu'ils ont célébrés, en en écartant les réalités matérielles, telles

que la représentation des supplices, des tortures et du carnage, objets sur lesquels les imaginations grossières et usées se traînent et se jettent misérablement , parce qu'elles ne savent pas produire de simples impressions noblement morales, et qu'elles veulent étonner par le hideux et l'invraisemblable, qu'elles confondent avec l'extraordinaire et le sublime.

Ces mêmes chants, qui étincellent d'originalité' nationale , m'ont paru plus intéressansdans leur simplicité' même, et par le nombre d'actions et de noms héroïques dont ils sont remplis, que les inspirations trop vagues de notre propre esprit sur les calamités qu'elles retracent et colorent au hasard. J'ai borné l'effort de mon zèle à les traduire aussi fidèlement que nous le permet notre langue poétique, sans les paraphraser, et sans prétendre à les » perfectionner à l'aide d'une élégance dont les ornemens leur eussent été préjudiciables. L'art le plus cultivé n'atteint jamais le génie naturel; et tout ce qu'il peut faire, c'est de revenir à celui-ci,

de s'en pénétrer et de le rendre. Notre philosophisme versifié , notre phraséologie élégiaque, nos longs dithyrambes en maximes , ne sauraient /à mon avis, émouvoir autant que les courts récits lyriques de poètes acteurs eux-mêmes dans le sujet de leurs chants. Aussi n'ai~je voulu, en y joignant le nombre et la rime , que faire briller encore les Grecs par leurs propres œuvres.

Il me sera facile de démontrer en des notes succinctes l'analogie qui les rapproche, quoique de loin encore, des plus belles inventions de l'antiquité ; et que , si la victoire et la justice rendent leurs auteurs moins ambulans et plus heureux, leurs productions , fruits d'une vie moins agitée , rajeuniraient bientôt les lauriers du vieux Pinde.

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