SERMENT
O roi du mon.de ! auteur des justes lois, Nous te jurons de ne point les enfreindre.
De nos tyrans affranchis par ta voix, Nos cœurs unis te jurent à la fois De ne jamais les servir, ni les craindre. * Je combattrai, je mourrai pour nos droits :
Et si, dans la guerre allumée, Je trahis mon chef ou nos rangs , Grand Dieu! que ta vengeance armée Me brûle en ses feux dévorans, Et que je m* exhale en fumée.
D'un même élan , d'un même cœur , De l'aurore au couchant, des mers hyperborées, L'Hellade , ouvrant ses bras , appelle votre ardeur. Par-delà le Danube , ô races illustrées , » ' I
Monte le cri de sa douleur - Qui vous réclame , ô Grecs ! de toutes les contrées.
L'éclat des glands d'or étranger Pare moins un guerrier qu'une palme civique.
Vous , dans l'art des combats instruits par le danger, Refusez votre épée au despotisme inique:
Accoure?! osez la plonger Dans le sang corrompu de l'hydre asiatique.
De Souli, vous, lions fameux, Sortez des rocs déserts où votre orgueil soupire ! Ours du Pinde ! éperviers de l'Agrapha brumeux ! Grands aigles de l'Olympe ! et vautours de l'Épire !
Que sous vos ongles belliqueux Succombe déchiré le tigre qui déchire !
Dauphins crétois, fendez les eaux.
Vous, alcyons d'Hydra , de Samos menacée , Des îles de nos mers aquatiques oiseaux, Tous, volez vers Psara, dont la force est pressée
Par d'incendiaires vaisseaux, Et dirigez sur eux notre foudre lancée.
Que la mer, la terre et les cieux Secondent l'héroïsme et la Grèce captive !
Qui ne craint rien peut tout Ce Turc impérieux, Pu lièvre palpitant la race est moins craintive.
Extirpe^ son sceptre odieux ; Et soudain fuit le Grime , et la Justice arrive.
NOTICE
L'hymne de Rhigas est un de ceux que l'enthousiasme patriotique des guerriers qui l'ont répété dans la Grèce a rendu fameux dans l'Europe : il est devenu le chant militaire des Hellènes , armés aujourd'hui pour leur liberté. M: Pouqueville en avait inséré le texte dans ses ouvrages , texte connu depuis plusieurs années dans la France. On y reconnaît en quelques passages l'empreinte des idées que la philosophie moderne a propagées; mais les plus beaux mouvemens qui le caractérisent se font discerner par leur rapport avec les anciennes formes de l'imagination des Grecs montagnards. Ces morceaux me paraissent les plus précieux à conserver en leçons de l'art , dont ils sont les types", les élémens primitifs , à cause de leur originalité poétique : je les ai extraits soigneusement de la totalité de l'ouvrage, qui renferme des maximes et des invocations plus communément en usage dans nos odes, et qu'on sent avoir été déjà fournies à l'auteur, par l'étude des poètes de nos villes et par l'éducation académique.. Les grands et beaux traits que j'ai dégagés des amplifications qui les ralentissent, sont ceux-là mêmes qui ont fait la célébrité de cet hymne , auquel le ton uniformément sentencieux du reste, n'ajoute aucun éclat. Ce chant de Rhigas, qu'on peut nommer le chant du ralliement, contraste magnifiquement, dès son exposition, avec les accens fiers de ce chant du départ de Sterghios 3 que nous avons traduit : celui-ci invite ses Pallikares à quitter les plaines et les cités qu'habite la servitude , et à se réfugier aux cavernes des bêtes sauvages y moins cruelles que leurs tyrans; celui-là, au contraire, exhorte les Grecs à se rallier du fond des déserts contre les oppresseurs, et à les chasser comme des loups et des tigres.
Rhigas, digne élève des Muses grecques, fut l'ardent mo-
teur des conspirations formées pour l'affranchissement de sa patrie ; les supplices ni la mort ne lui arrachèrent le secret et les noms des généreux conjurés que lui associa le courage.
LA MORT
DIAKOS.
Quel noir essaim fond dans la plaine
En troupe de corbeaux unis?
Serait-ce Kalyvas, ou toi, Lévtojannis?
Non , de vingt mille Turcs c'est la horde inhumaine,
Que , pareille à l'orage , entraîne
La fureur d'Orner- Vrionis.
Diakos les découvre, et son grand cœur s'attriste.
« Rassemblez nos guerriers des forts les plus lointains
« Qu'au pont d'Alamana leur courage résiste :
« Prodiguez le salpêtre et le plomb à leurs mains. »
Il parle ; et vers l'abri qu'il désigne à ses frères ,
Courent chefs et soldats , au péril déjà prêts ,
Ceints de leurs légers cimeterres,
Chargés de leurs pesans mousquets.
« Courage! (et dans leurs rangs c'est Diakos qui crie ) « En Hellènes , en Grecs , défendez la patrie ! » Mais la peur les disperse en d'épaisses forêts. Lui seul et dix-huit chefs combattent dix-huit mille. Déjà son fusil tombe en éclats fracassé ;
Et lui , non moins fougueux qu'agile , Déjà, le sabre en main, dans le feu s'est lancé. De Musulmans par lui quel nombre est terrassé ! Mais son sabre se brise ; et sa valeur guerrière,
Vivante , se sent prisonnière.
De mille hommes suivi , de mille devancé , Tous comprimaient l'effort de sa constance altière. « Sois Turc, lui dit Omer, pour ébranler sa foi : « Abandonne l'autel de ta Vierge attaquée.
« Du croissant préfère la loi « A celle qui d'un brave est en vain invoquée. »
« — Turcs impurs ! puissiez-vous périr î •' « Anathème sur votts et sur votre mosquée ï « Né Grec, je vécus Grec, et Grec je veux mourir.
« Mais prenez de mon or l'abondance amassée;
« Et que je vive jusqu'au jour « Où du fier Athanase , et du noble Odyssée
« Me doit consoler le retour. »
« — Et moi , dit à ces mots Kalil-Bey qui soupire , « Je triple tous ses dons pour que ce Klephte expire. « S'il prolongeait les coups qu'il porta tour à tour , « Diakos des Osmans ferait crouler l'empire.
Ce discours est l'arrêt qui le livre au martyre. Mais sur le pal sanglant où son corps est dressé , Terrible à ses bourreaux , lui , peut encor sourire , Et sa voix leur prédit le croissant renversé. « Oui , pour anéantir le sceptre de Bysance , « Et de l'humanité soutenir le combat, « Viens, arrive, Odyssée ! ô Nikitas , avance ! « La Grèce par ma mort n'a perdu qu'un soldat »
NOTICE
Le même caractère historique qui distingue les chants de la première moitié de ce recueil éclate dans les premières •pièces de la seconde partie que nous publions. Elles sont composées et exécutées d'après un système pareil à celui que nous ayons analysé préliminairement, et dans chacune des notices qui accompagnent chaque morceau. Les chants suivans , qui ne roulent que sur des aventures pastorales et privées, ou sur des allégories morales, fourniront matière à des remarques nouvelles sur les différences et sur les analogies des méthodes que les poètes grecs modernes ont employées.
Il serait superflu de relever dans l'esprit du lecteur l'idée qu'il aura conçue des beautés poétiques de ce chant militaire sur la mort de Diakos : sa clarté, sa précision, son ordonnance rapidement narrative et dialoguée, ne l'auront pas moins vivement frappé que l'importance et le pathétique de l'action racontée. J'ai continué de mettre un soin exact à conformer ma traduction au texte , et n'ai pas même osé supprimer des noms personnels qui gênaient un peu l'élégance et troublaient l'euphonie des vers. La gloire et la mort ont rendu ces noms sacrés. Tout ce que j'ai pu me permettre, c'est de contracter celui de Léventoïannis > afin d'alléger l'hémistiche qui l'unit à celui de Kalyvas. H en est de même des désignations de lieu; j'aurais désiré citer le pont du Sperchius, fleuve connu par les poésies anciennes; mais j'ai dû inscrire le pont d'Alamana, dans la crainte de rien dénaturer, pour ne pas changer les couleurs propres à ce sujet récent, et pour faire céder l'ornement à la vérité.
Diakos, Livadien, partagea le commandement des Armatoles avec le fameux Odyssée, alors capitaine dans les troupes d'Aly-Pacha : il resta seul chargé de l'autorité militaire en
Livadie. Ce fut Diakos qui, le premier, combattit et périt pour la liberté des Hellènes, dont il suscita le soulèvement général contre les iniquités des pachas et du divan. La fin de ce courageux martyr est supérieurement peinte dans cet hymne funèbre.
LA MORT
DE