‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 3)Chapitre 37 sur 56 · CARON · texte numérisé non relu

CARON

Riche et superbe sœur de neuf valeureux frères, Une jeune beauté, promise à Constantin, Dont régnait la noblesse en de fertiles terres , Osait braver Caron , ministre du Destin.

Mais , soudain transformé , Caron, noire hirondelle, Dont la prompte vengeance accélère l'essor, Vole, et décoche un trait dans le sein de la bélier Sa mère la pleura ; sa mère pleure encor.

« O Caron ! de quels coups tu frappes ma famille ! « Que de maux tu m'as faits en retirant du jour « Ma chère fille, hélas ! ma belle et seule fille ! » Mais Constantin descend des coteaux d'alentour.

Un concours devancé par les chœurs d"hyménée L'escortait : il fait taire et les luths et les voix. «De quel deuil cette porte est tristement ornée! « Quel est le parent mort que m'annonce une croix?

Pressé de l'aiguillon , son coursier vers le temple L'emporte au champ sinistre où se dresse un tombeau : « Constructeur ! dit l'amant, dont l'effroi le contemple , « Pour qui ce monument? — Pour l'objet le plus beau.

« Pour la blonde aux yeux noirs , à Constantin promise , « A ce maître opulent de palais fastueux.

« — Architecte des morts ! dit sa voix qui se brise ; « Élargis cette tombe, et creuse un lit pour deux. •

Son poignard d'or le frappe; et du sang qui l'arrose

Bouillonne l'incarnat sur les marbres bénis :

Et sous la même pierre à la fois on dépose

Ces deux cœurs qui s'aimaient , tous deux encor unis.

•SyBp

NOTICE

La noble tristesse et l'élévation de ce myriologue]} m'ont inspiré le soin de le traduire en strophes égales, et de les rehausser par un style soutenu : l'argument de cette complainte morale le commandait : il faut que le langage se varie toujours au gré du sujet auquel on l'applique , et qu'il monte ou s'abaisse avec les choses. Parmi les élégies contenues en ce recueil , celle-ci peut-être est la plus accomplie et la plus marquée du genre sublime. L'intervention de Caron dans cette histoire, seul personnage de la mythologie rappelé par les rapsodes modernes, ferait présumer que quelques traditions de l'antiquité se sont perpétuées dans la mémoire des Grecs, ou que l'auteur de ces vers, moins inculte que les montagnards de la Thessalie et de l'Epire, s'était empreint d'une teinte d'érudition qui servit d'aide à son génie pour colorer ses inventions poétiques. Quant au reste , j'invite le lecteur à Consulter les remarques de l'éditeur du texte , auxquelles je le renvoie, m'étant toujours fait scrupule de m'approprier les moindres jugemens ou les heureuses indications d'autrui. L'ingénieux éloge qu'il fait de l'un des beaux traits de ce chant, dont il explique le sentiment exquis par un mot excellent de madame de Sévigné , me parait ce qu'on peut dire de meilleur sur cet objet. Le jeune Constantin accourant à la célébration de ses noces, est frappé de l'appareil funéraire qui couvre la maison de sa fiancée : il oublie que la mort a pu la saisir elle-même , ou n'ose y penser, tant il frémirait d'un tel malheur :

« De quel deuil cette porte est tristement ornée.

« Quel est le parent mort que m'annonce une croix ?

Ce doute qu'il exprime n'a besoin que de ces mots ton-

chans et terribles , sans qu'il nous faille énumérer toutes les personnes de sa famille qu'il désigne en son hésitation : « Ou ma belle-mère est morte , ou bien mon beau-père , ou de mes beaux -frères quelqu'un aura été blessé. Notre bon goût poétique interdit cette nomenclature, qui n'ajoute rien à la force du trait, et qui le ralentit.

Ce n'est pas sans quelque peine que j'ai transmis le tour agréable du dernier vers , dont la délicatesse consiste dans la répétition des mots numériques deux , tous deux : ôtez cela, ▼ous n'aurez traduit que le sens matériel, et non la forme charmante de l'expression.

Le suffrage des connaisseurs nous ava[t déjà fait apprécier cette belle complainte, à l'époque où M. Buchon la publia dans un ancien numéro du Mercure. Ce jeune littérateur m'a confié plusieurs chansons du même genre très-remarquables, que son zèle a dès long-temps recueillies et traduites en prose.

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