CARON
Des monts dont il descend la pente Accourt un leste et beau pasteur :
 ses cheveux nattes tient sa coiffe pendante. Garon l'attend sur la hauteur Des coteaux voisins , où serpente
Un sentier dont vers lui l'amène le détour.
« Où vas-tu P d'où viens-tu? dis-moi, lutteur agile?
— « Je sors de mon bercail; je rentre en mon séjour; « Et vais prendre , en passant , aux portes de la ville ,
« Le pain que je m'acquis par les travaux du jour,
— « Moi, parl'ordrede Dieu, je viens chercher ton âme.
— « Sitôt, Caron, sitôt! né me fais paà mourir!
« Je suis époux : à jeune femme « Le veuvage coûte à souffrir :
« Va-t-elle d'un pas libre, on croit que, trop légère, « Elle cherche à quitter son deuil :
« Si sa marche est lente et sévère, « On dit qu'elle affecte l'orgueil.
« Mes enfans au berceau demanderaient leur père !
« Voudrais-tu qu'orphelins... » Caron n'écoutait pas. « Ah ! si ta rigueur persévère
« A pousser ma jeunesse au gouffre du trépas ,
« Sur ces marbres glacés que ta force m'atterre.
« Luttons tous deux, Caron ! vainqueur, tu me prendras : a Vaincu, poursuis ailleurs ton plaisir funéraire. »
Le berger tout le jour soutint sans succomber Sa lutte avec Caron ; le soir le vit tomber*
NOTICE
La présence de Caron dans ce nouveau sujet indiquerait que ce chant sortit de la même main qui traça la mort des deux amans victimes du même dieu mythologique. Nous le verrons reparaître dans une des pièces suivantes : celle-ci, comme la précédente, concerne des aventures domestiques : la troisième porte sur un fond plus général. Dans la première et dans la seconde, on aperçoit une leçon morale presque semblable. L'une expose le châtiment que subit l'orgueil d'une riche et belle fiancée trop présomptueuse de ses charmes; l'autre, le malheur d'un berger qui, robuste athlète, abuse des forces de son âge, et périt d'une mort prématurée. Tels sont les rapports que ces deux inventions ont entre elles : mais les différences qui les distinguent me semblent tenir au détail de l'exécution , le style pastoral de celle-ci ne s'élevant pas au même degré de noblesse que celui de la première.