‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 3)Chapitre 43 sur 56 · LA JEUNE VOYAGEUSE · texte numérisé non relu

LA JEUNE VOYAGEUSE

Une jeune beauté qu'assiègent trop d'hommages Veut qu'au delà des mers t'exilent les voyages : N étant pas nautonnière, au chef des matelots Elle donne de l'or pour traverser les flots , Et de l'or pour sauver sa pudeur des outrages. Mais , loin des bords lancée au liquide élément, Du maître des nochers le fol égarement Porte sur ses appas sa main trop assurée.

Elle frissonne , et tombe : il la croit expirée ; Et jette sa victime à la profonde mer, Dont, comme en gémissant, hélas! le sein amer La pousse au puits de la Moréc.

Les nymphes de ces bords tirent ses froides eaux; Et voilà que, flottant à leur surface pure ,

Les boucles de sa chevelure S'attachent à leur vase , à l'anse de leurs seaux.

« Voyez de ce corps admirable « Les grâces, les contours, d'un dcJiman pressés ! « Ces doigts si délicats , à la plume exercés !... « Ah ! sa lèvre au baiser offre un corail aimable « Sous quelques traits de sang non encore effacés ! « Ma bouche Ta baisée , elle en garde l'empreinte : « Mon voile l'essuya , sa blancheur en est teinte : « Je le lavai dans l'onde, et l'onde, en rougissant, « A pris de sa pudeur la flamme colorante :

« Le rivage en reçut le vestige récent :

« Les mers et les poissons roulent teints de ce sang : « Et le pont d'où tomba cette fille charmante , « Son beau sang l'avait teint de sa pourpre fumante!

NOTICE

Je ne puis encore, en cet endroit, adopter l'opinion de M. Fauriel, relativement à la conclusion de ce chant pathétique, en apologie de la pudeur. Les derniers vers n'ont rien, selon moi , de la bizarrerie qu'il leur reproche ; efc l'intention du poète est aisée à saisir. C'est une hyperbole lyrique, par laquelle il s'efforce de représenter aux esprits la durable empreinte que le souvenir du meurtre d'une jeune et belle innocente a laissée sur le navire où elle a péri, sur la mer, sur les rivages de la Morée, et dans le cœur des filles moréates qui reçurent ses restes ensanglantés. Les taches de sang dont tous les objets sont marqués ne signalent aucune vertu magique supposée , et n'on taucune réalité ; mais elles figurent, sous des couleurs imaginaires , la longue mémoire et les tristes regrets d'une mort justement déplorée de tout ce qui put en être témoin. La simplicité du fait acquiert un charme indéfinissable des expressions fictives qui achèvent ce doux myrioiogue.

LE NAUTONNŒR.

Mères tendrement empressées Qu'Hymen à vos maisons réserve un heureux lot,

Souhaitez à vos fiancées Plutôt un vieux mari qu'un jeune matelot.

Chargé de durs labeurs, le nocher qui soupire, S'il déjeune avec 1 aube, est le soir sans repas : Prépare-t-il sa couche, il n'y sommeille pas. Mais qu'il sèche et languisse au pont de son navire, Là, privé de soins maternels, Là , ni père , ni sœur , ni frère ,

N'allège ou ne plaint sa misère.

Le monde absent le laisse en proie aux maux cruels.

Le seul chef du vaisseau lui crie :

« Debout! compte le temps ; signale-nous un port : « Habile nautonnier , trompe l'air qui varie... — « Lève-toi ! » m'ont-ils dit; le puis-je?... vain effort! Aidez-moi ! sur la proue asseyez ma faiblesse... Geignez de trois bandeaux ma tête qui s'affaisse !

Abritez-moi contre la mort ,

Du voile d'or de ma maîtresse !...

Ma carte interrogée indiqua au loin deux monts :

De çà,de là, sont leurs cimes sauvages...

La brume est à leurs pieds, les brouillards sur leurs fronts. Là, vous aborderez; là, sont de bons rivages : Le sud appelle l'ancre en leurs sables profonds. Quand sa dent et le câble auront saisi la terre , Daigne, ô chef du vaisseau! ne point placer mon corps

Aux tombeaux du saint monastère : ~ Mais qu'inhumé par toi sur l'arène légère , J'entende des nochers le cri frapper ces bords.

Recevez l'adieu de mon âme; Adieu , bon amiral , et compagnons aimés !

Adieu, refrains accoutumés!

« Démarrez ! amarrez! à la voile ! à la rame ! »

Il se tait : ses yeux sont fermés.

NOTICE

Il serait difficile de mieux apprécier les grâces et la sensibilité qui respirent dans cette cantilène des matelots de l'Archipel que ne Ta fait l'éditeur du texte dans le jugement que son goût en a porté. Tous les motifs de son admiration deviendront les nôtres : il suffira d'y ajouter le parallèle d'une idylle de Théocrite, inspirée par un sujet en rapport avec celui-ci, pour faire remarquer la conformité du génie des anciens et des nouveaux Grecs. Je l'ai traduite autrefois; et le suffrage que de doctes hellénistes ont accordé à ce travail me fait espérer que sa publication ne déplaira pas aux amateurs des peintures naïves et naturelles.

Page 1