‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 3)Chapitre 44 sur 56 · IDYLLE XXIT DE THÉOCRITE · texte numérisé non relu

IDYLLE XXIT DE THÉOCRITE

La seule pauvreté rend l'homme industrieux :

Maîtresse du travail, son soin impérieux À peine à l'artisan , dont s'endort l'indigence, Du court sommeil des nuits permet la négligence : Elle est là qui le gronde et le pousse aux labeurs.

Sur l'algue et les joncs secs reposaient deux pécheurs, Vieux, ensemble couchés sous un abri sauvage, Tissu de mousse , enclos par un. mur de feuillage ; Leurs corbeilles d'osier sont peu loin à l'écart ; Roseaux, lacs, hameçons, instrumens de leur art, Leurs dédales de crins , de filets et de nasses , Leur vieille barque usée , et d'informes besaces , Un lin vil sur leur tête , et des peaux sur leurs corps , C'est là, joint au travail , ce qui fait leurs trésors. Aucun vase ; pas même un chien qui les caresse. La moindre proie enfin les comble d'allégresse : Leur compagne est la peine, et leur voisin la mer, Dont leur triste cabane entend le flot amer.

La lune atteint à peine au haut de sa carrière, Qu'un souci vigilant leur ouvre la paupière ; Et leur voix , au réveil , fait entendre ce chant :

— On ment lorsqu'on nous dit que la nuit , en marchan t ? Se hâte , quand l'été prolonge la journée.

Que de rêves j'ai faits ! et l'aube n'est pas née î

Est-ce erreur ? quoi ! les nuits n'ont-elles plus leur cours ?

— Ami, n'accuse pas l'été ,ni ses beaux jours : D'accélérer la nuit le temps n'est pas le tnaître ; L'insomnie à tes yeux là ralentit peut-être.

— Tu sais tirer d'un songe une prédiction :

Je te veux confier ma douce vision.

Partageons en commun notre pêche et nos songes. Ton jugement est fort Contre les vains mensonges : Le bon sens dans l'esprit est le plus sûr devin. Nous avons du loisir; cotntheht jusqu'au matin Fouler sans doux sommeil la natte infortunée, Ce lit d'herbe?... Un flambeau luit dans le Prytanée ! On dit qu'ils ont toujours du butin dans ces lieux.

— Raconte à ton ami ton rêve merveilleux.

— Le soir , quand je goûtai le repos sur la rive , Le repas qui suivit notre pêche tardive

Fut court, s'il t'en souvient; je crus sous un rocher,

Assis en paix, sentir ma lignese pencher :

Sur l'onde où je semais la trompeuse pâture ,

Un des plus grands poissons hit ma prompte capture.

Le chien rêve au gibier , le pêcheur aux poissons.

Il pendait , et son sang teignait les hameçons :

Ses secousses ployant ma ligne trop mobile ,

Sur lui tendant ma main , je trouvais difficile

D'enlever ce lourd monstre au bout d'un fer léger.

Ayant de leur blessure éprouvé le danger :

« Tu ne me mordras pas ; ta morsure est cruelle. »

Bientôt le combat cesse ; et ma ligne sur elle

Attire un poisson d'or ; tout d'or ! j'en ai frémi.

Du dieu des vastes mers n'e§t-ce pas un ami?

Ou le plus doux plaisir des yeux bleus d'Amphitrite ?

Du sanglant hameçon détaché, non trop vite,

De peur qu'avec sa chair n'y restât un peu d'or,

Sur le rivage enfin j'étalai ce trésor.

Je jurai qu'à jamais, sans retourner sur l'onde,

Je vivrais sur ces bords , nouveau Crésus du monde •

Alors je m'éveillai» Toi par ton jugement,

Ami, fixe le mien ; car je crains mon serment.

— Ton vœu, ta riche proie, étaient imaginaires : Ne crains rien : le sommeil nous rend visionnaires. Ne dors pas dans l'espoir; va-t'en pécher encor , De peur de mourir pauvre avec tes songes d'or.

Théocrite, en ces vers, sans nul fard nous expose Le sort de deux mortels vivant de peu de chose 9 Et prouve qu'on vieillit paisible en ses vertus , Quand on sait travailler sans rêver à Plutus.

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