‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecsChapitre 1 sur 26 · DE L'ÉPIRE ET DE LA MORÉE · texte numérisé non relu

DE L'ÉPIRE ET DE LA MORÉE

Les âmes généreuses de toutes les contrées de l'Europe s'émeuvent au bruit de la lutte engagée entre les Turcs et les Grecs. Aucune dissidence d'opinion vraiment notable ne divise les esprits justes à l'égard de la cause qtii met les armes à la main des Hellènes. Ceux - ci , en réagissant contre l'esclavage abrutissant de l'Asie qui les opprime et les écrase , ne combattent point pour des théories de gouvernement , nSais par nécessité absolue et pour- leur existence même.

La liberté pour eux n'est pas un vain prin-

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cîpe, c'est la vie. Leur religion, par Fenthousiasme qu'elle prête à leur zèle , protège également leur indépendance et leurs tètes. C'est là ce que chacun sent et ce qui reunit tous les vœux pour leurs succès. Il est incontestable que la guerre e'tant par elle-même une cruelle et coupable frénésie, ne devient légitime qu'en raison de la défense naturelle.

Si quelques ambitions politiques, ou les erreurs de vieux systèmes militent encore contre la délivrance de la Grèce , et veulent déjouer son héroïsme, leurs interprètes se rendent criminels de lèse -humanité : on ne doit compter leurs honteux efforts que I

comme un surcroît d'obstacles qui restent \

de plus à vaincre au courage et à la magnanimité persévérante, forces en dernier lieu toujours supérieures aux ruses des iritrîgans delà tortueuse diplomatie.

Ces vérités sommaires que , par une sorte de prophétique esprit qui l'exalte, la poésie a proclamées la première , ont déjà retenti dans le monde sur. l'une des plus belles lyres anglaises , et sur les nouveaux luths de

ritalie el de la France : elles ont, à l'aide des vers , pe'ne'tre' les cœurs de l'admiration due aux exploits de la Grèce renaissante , tandis que le bruit de ses grandes actions devenait l'entretien de la multitude des peuples. Cependant ces accords mutuels recevi^ont , je pepse , un effet plus puissant de l'expression naïve du propre génie des montagnards épirotes et des marins de l'Arclîipe|.

Le recueil qu'a publie' M, Fauriel de quelques chants populaires , composés depuis plus d'un siècle et demi jusqu'à notre époque, par de modernes rapsodes, n'est pas moins instructif que touchant. Le traducteur a eu le bon esprit de nous en offrir avec le texte le sens littéral en français , rendu presque mot pour mot, en se gardant bien de l'orner par des formes de son propre style qui l'eût facilement embelli, si j'en juge par le discours préliminaire, et les extraits historiques dont il a su enrichir sa collection précieuse, a<3Compagnée d'intéressantes analyses. Ce travail mérite une honorable appréciation. En effet , les traductions fleuries

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ne sont pour la plupart que des imitations trompeuses à travers lesquelles échappent les particularite's distinctives des écrits originaux : mais les traductions exactement textuelles, et pour ainsi dire élémentaires, sont toujours utiles aux écrivains jaloux de les repolir ensuite, soit en prose, soit en vers. Il ne reste plus qu^à les soumettre pour le fond et les idées aux tournures grammaticales de la langue qui les interprète ; et le premier sens brut , une fois habilement dégrossi , reçoit de Fart qui le façonne la précision, la justesse, les couleurs et les grâces qui le rendent agréable aux lecteurs et durable dans le souvenir.

La matière m'étant donc fournie , je nV vais plus qu'à la refondre en vers français ; et je ferai néanmoins remarquer que la poésie ne pouvant se reproduire entièrement qu'en poésie, il m'a fallu, pour mettre les vers grecs en ce langage , chercher sans cesse des équivalens poétiques aux termes et aux figures de l'idiome original : car la langue des muses veut qu'on rende les tours par des analogies.

et les mots par l'expression conforme , plus souvent que par les mots mêmes. Autrement y l'écrit le plus beau dans un texte paraît barbare dans un autre qui le change^ en s'y appliquant trop à l'e'troit , et le dénature. Je redis encore que les seuls poêles sont les fidèles organes des poètes ^ et ^ par exemple^ les odes d'Horace, si brillantes dans leur latinité , ne semblent dans la meilleure prose que vides et ternes.

J'ai choisi dans la première partie de l'édition de M. Fauriel ceux des chants helléniques oii sont le mieux consacrés les usages , les mœiurs et les noms célèbres des Armatoles grecs, chefs indépendans de leur ancienne milice organisée , et des Klephtes , partisans de la milice vagabonde et volontaire de la Thesprotîe et de la Thessalie. Je les ai rangés dans l'ordre qui en fait valoir la diversité, et qui prévient la mcmotooie de l'ensemble. En tête de ces compositions , je place les huit Chants qui forment un précis complet de k ruine des Souliotes , dont la contrée fut le premier foyer de Vinsur-

rection générale des Hellènes. La longue résistance et la destruction de ses habitans par la fureur d'Aly de Tébélen, pacha de Janina, si bien décrites dans les voyages du docte M, Pouqueville y ex-consul-gene'ral en Orient, m'a fourni le sujet d'une tragédie , faite il y a plus d'un an , sous le titre des Martyrs de Souli. Cet ouvrage étendu prouvera, j'espère, que les hauts faits del'Epîre nouvelle ne sont pas moins grandement dignes de notre Melpomène, que les faits de l'antique Epire des Thésée et. des Pyrithoûs. Les complaintes de ces héros pasteurs, encore vivans, caractérisent en traits marqués les mêmes personnages dont j'ai représenté la catastrophe mémorable.

Présumera-t-on que les chants nationaux des Grecs modernes aient besoin , pour être accueillis, de l'indulgence qu'inspirerait le sentiment de la situation actuelle de leurs auteurs? Un goût dédaigneux aurait tort de les considérer en el)auches informes et grossières d'un art rustique. On y retrouve l'énergie , le mouvement et la vérité d'images , et de

pensées qui animaient les anciens lyriques- On dirait que ces Alcëes nomades, ces Thyrthe'es, errans sous le climat qui les régénère, ont hérite du génie de leurs ancêtres. A l'exception du style souvent rude et sauva-ge, même élan, même feu, même vigueur, même désordre pindarique dans le dessin de leurs créations. Ce qui pourtant semblerait dans leurs locutions empreint de bizarrerie, mérite parfois d'être estimé comme l'expression forte et vive de leurs sentimens plus vifs et plus forts que ceux des littérateurs amollis par notre civilisation et par les rafïînemens délicats de notre goût. Ceux-là jugent étrange et faux ce qui signale vraiment les passions extrêmes et l'esprit local des hommes. Ils blâment comme outré le naturel qu'ils ne sentent plus.

Dans les chants grecs, rien qui ne soit conforme aux mœurs, aux coutumes, et aux habitudes des pays oii la guerre et la vie nomade les a inspirés. La nudité du langage, la vivacité des dialogues, la hardiesse des transitions et des ellipses , le charme des

comparaisoDS ^ les apostrophes aux montagnes ^ aux rivières > aux oiseaux y leurs personnifications saisissantes^ y caractérisent vivement les objets champêtres avec lesquels les nouveaux rapsodes qui les ont composes sont en rapport direct et continu. On ignore leurs noms , soit que le seul patriotisme ait dicte leurs vers et non la vanité de se faire connaître ^ soit que leur prudence ait craint que le génie ne les dénonçât à leurs tyrans.

Une chose éminemment remarquable en leurs ouvrages, c'est la douceur, c'est la mélancolie qui partout y règne dans des sujets pour la plupart terribles et qui semblaient exiger des formes âpres etdures et des couleurs rembrunies. La tristesse en est adoucie avec art : on n'y trouve rien d'indécis , rien de vaporeux , rien d'abstrait : tout y est distinct et net : ils sont brièvement narratifs ; tous d'un naturel pittoresquement homérique; tous d'une ccKicision qui n'empêche pas de bien discerper les nuances de sentimens et les principales circonstances des

faits. Ces qualités primitives les distinguent spécialement de ce que nous connaissons en ce genre, tant chez les anciens que chez les modernes. On voit que Fimagination des Grecs est sans cesse frappée des périls et des malheurs qui les assiègent ; mais leur sensibilité vraie en repousse les peintures horribles^ et ne retrace que ce qui inspire à rame une tendre pitié, un mâle courage, ou une commémoration noble et élevée; bien différente en cela des sombres rêveries de ces versificateurs qui, n'ayant jamais connu les adversités humaines, tourmentent leur verve convulsive pour n'enfanter que des monstruosités singulières, et ne s'exercent qu'à dérouler des tableaux affreusement fantastiques.

La leçon la plus louable que nous puissent donc donner encore les narrations grec-qués , résulte d'un instinct pur de leurs auteurs , qu'on prendrait pour on soin ingénieux de ne cœiserver que le pathétique et l'idéal des sujets funestes qu'ils ont célébrés, en en écartant les réalités matérielles, telles

que la représentation des supplices , des tortures et du carnage, objets sur lesquels les imaginations grossières et usées se traînent et se jettent misérablement , parce qu'elles ne savent pas produire de simples impressions noblement morales, et qu'elles veulent étonner par le hideux et l'invraisemblable, qu'elles confondent avec l'extraordinaire et le sublime.

Ces mêmes chants, qui e'tincellent d'originalité' nationale , m'ont paru plus inte'ressans dans leur simplicité' même, et par le nombre d'actions et de noms héroïques dont ils sont remplis, que les inspirations trop vagues de notre propre esprit sur les calamités qu'elles retracent et colorent au hasard. J'ai borné l'efFort de mon zèle à les traduire aussi fidèlement que nous le permet notre langue poétique, sans les paraphraser, et sans prétendre à les perfectionner à l'aide d'une élégance dont les ornemens leur eussent été préjudiciables. L'art le plus cultivé n'atteint jamais le génie naturel; et tout ce qu'il peut faire, c'est de revenir à celui-ci.

de s'en pénétrer et de le rendre. Notre philosophisme versifié , notre phraséologie elégiaque, nos longs dithyrambes en maximes, ne sauraient, à mon avis, émouvoir autant que les courts récits lyriques de poètes acteurs eux-mêmes dans le sujet de leurs chants. Aussi n'ai-je voulu, en. y joignant le nombre et la cime , que faire briller encore les Grecs par leurs propres œuvres.

Il me sera facile de démontrer en des notes succinctes l'analogie qui les rapproche, quoique de loin encore, des plus belles inventions de l'antiquité; et que, si la victoire et la justice rendent leurs auteurs moins ambulans et plus heureux , leurs productions, fruits d'une vie moins agitée, rajeuniraient bientôt les lauriers du vieux Pinde.

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