‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecsChapitre 11 sur 26 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

DB

cnmsTQs-iHiLioiris,

Trois Corneilles veillaient au sommet des montagnes^ L'une près d'Armyros contemplait ses vallons , Et lautre du Valtos les riches horizons ^ La troisième gémit, et mêle en tristes sons Sa plainte aux voix de ses compagnes :

(( Qui donc a vu Christos absent de nos campagnes? » — De l'Arta , nous dit-on , il suivit les chemins , » Deux Agas, un Cadi, sont tombés dans>ses mains,

» Le chef des Osmanlis, évoquant la vengeance,

» Dit à ses Sélictars, pleins de son noir esprit :

D — Courez , vous qui briguez les honneurs, Topul^ice ,

» D'un Klephte audacieux punissez Tinsolence ^

» Décapitez Ghristos , qu^un firman a proscrit. »

Souliman à sa voiit s'élance ^ Jour à jamais compté dans les sinistres jours ! Sa ruse atteint Christos après de longs détours : Leurs cœurs long-temps amis, qu'un sort fatal rassemble, D'un vieil attachement ressentent le pouvoir. Sous une même tente , heureux de se revoir.

Les échos de la nuit les entendent ensemble Se verser le nectar, se conter leurs secrets, Jusqu'à l'heure où du jour brillent les premiers traits. Mais , hélas ! de leur camp ils reprennent la route , Et soudain à Christos , qu'il est las de trahir : « Aux ordres de mes chefs tu te rendras sans doute \ » Ils te demandent.— -Moi!— Toi-même.— Traître ! écoute » Un Grec sait les combattre et non leur obéir. » Us s'arment à ces mots ; et leur double tonnerre D'un double coup mortel les étend sur la terre.

NOTICE

L'ancienneté de ce chant , qui date de près de cent cinquante années , prouve que la fiction par laquelle interviennent des oiseaux en spectateurs du fait raconté , est une formule traditionnelle et accoutumée dans ces chants. Leur nombre de trois semble affecter à leur présence un augure de malheur pour l'un des partis luttans.

Le surnom de Milionis , que porte Christos , désigne le long fusil dont il avait l'habitude de s'armer. On assure que Christos naquit vers la fin du dix-septième siècle dans l'Âcarnanie , et qu'il fut l'un des premiers chefs d'insurgés vagabonds y surnommés Klephtes , dont les bandes se perpétuèrent depuis sa mort dans les montagnes d'Âgrapha et de la Chimère.

BOUKOVALLAS.

Quel bruit!... immole-t-on les hôtes des étable^? Est-ce que des bois reculés Luttent les monstres formidables?

Non , les monstres luttans , ni les bœufs immolés ,

Ne portent de tels chocs dans les airs ébranlés.

Boukovallas combat : les balles meurtrières'

Pleuvant autour de lui, sifflent de toutes parts. Mais, quelle jeune fille, aux blonds cbaveux épars,

L'appelle du haut des bruyères?

« Reviens , Boukovallas ! TOttoman est chassé , )) Garde ton plomb vengeur, le combat a cessé. » Des tourbillons poudreux déjà s'abaisse Tombre, Et des braves encor Thonneur s^est rehaussé.

Les Turcs en roi^ssant trois fois comptent leur nombre ^ Cinq cents de leurs soldats ont expiré vaincus. Les Grecs se sont comptés, trois d'entre eux ne sont plus; Deux, en nobles héros, frappés à la poitrine. L'autre, encor plus vaillant, dans les rangs abattus

Dort couché sur sa couleuvrine.

NOTICE

Cette chanson- derrière est une des plus populairement répandues dans TÉpire et dans l'Ëtolie : sa date remonte presque aussi haut que celle de Christos ; elle est pleine d'impétuosité , de verve , de force originale et d'action. Je l'ai terminée d'après le texte et la version fournis par M. Pouqueville, parce que le sens final j rapporté par M. Fauriel , m'a paru moins vraisemblable , moins beau et moins dramatique.

Boukovallas , Klephte AcaVnanien , non moins renommé que Christos y auquel il succéda , s'illustra par une victoire décisive contre Véli , bey de Tebelen , grandpère d'Alj Pacha. Le ressentiment de celui-ci poursuivit durant sa longue domination les restes de la famille de ce héros , qu'il extermina par le fer et par. le poison. Boukovallas , après de grands exploits et des défaites y trop fier pour se soumettre aux Turcs , et ne voulant pas même labser ses os dans la terre qu'ils foulaient, quitta la Grèce , et n'emportant avec lui qu'un bâton noueux , prit le chemin de l'Asie y et s'en alla mourir à Jérusalem. Quel ermite !

-Ji

JEAN STATBAS.

Sous un payillon azuré , Des voiles d^un lin noir poussent un noir navire Au port de Cassandra , son refuge assuré ;

Tandis que sur Thumide empire Vogue un vaisseau qu'annonce un pavillon pourpré. (( —Amène, et devant moi que ta voile se plie \ »

Lui cria son orgueil jaloux. .

GBIPBTAKIS.

Les champs sont de pluie altérés , Les hauts monts , de frimats que versent les tempêtes ^ L'autour , de passereaux dans les airs égarés ;

Et les Musulmans , de nos tètes.

Où court , de Ghiphtakîs , la mère tout en pleurs ? Ses trois fils ont péri dans la lice guerrière :

Errante , elle les cherche -, et ses noires douleurs , Hëbs ! de m rmison oat ëteînt h lumière.

De nos rochers ahsente , et fuyant sa chaumière , Elle a porté ses pas aux hameaux des pasteurs : L'arquehuse y tonnait à l'égal de l'orage ; Non pour faire éclater les signaux du plaisir, Non pour fêter aU loin les noces ilu village : Ghiphtakis est hlessé ; la mort vient le saisir ; Tel qu'un noble cyprès qu'a frappé la coignée , Il tombe ; et rappelant son escorte éloignée : « Mes frères ! emportez votre chef expirant , » Ou que par vous ma tête , à nos vainqueurs ravie , » Ne reste pas en proie à la rage assouvie n De notre Pacha dévorant, »

NOTICE

L'exposition de cette pièce dès les premiers vers se rattache très-fortement à la conclusion du sujet , dont le but est de montrer Ttorreur qjie les vaincus éprouvent de laisser leur tête en trophée aux vainqueurs qui la leur tranchent sur les champs de bataille. On re verra ce même sentiment exprimé dans un autre chant à Tégard des Turcs j comme il l'est ici à l'égard des Grecs. Je n'ai pas dû omettre ce trait de mœurs locales.

Ghiphtakis , homme plein de bravoure et d'esprit y menait les Klephtes au. combat en chantant la guerre. Laid , petit de taille y boiteux et brun de peau , c'était vraiment le Tjrthée épirote. Il périt dans une bataille , que lui livra le féroce Joussouf , Arabe justement surnommé èuçeur de sang.

ANDRIKOS

ou

ANDROUTZOS.

O MÈRE d^Ândrikos, tu le cherches , tu pleures , Tu pleures ton cher fils, l'invincible Andrikos ! Ta douleur , des déserts frappant tous les échos , Querelle d'Agrapha les sauvages demeures:

« Monts affreux ! cachez-vous ce héros pour toujours ? » Vainement de Tété Tattendaient les beaux jours :

» Ils ne l'ont point revu ! mes alarmes plaintives , » Du fleuve Âcheloûs dont il suivit le cours ,

)) En vain interrogent les rives !

D Maudits soient vos conseils , vieillards de nos tribus , » Qui , de la Livadie éloignant sa vaillance , » Du Moscovite armé lui vantiez Tassistance , » La vaine foi des czars trahissant nos vertus ! » O monts ! abaissez-vous -, torrens , sur son passage

» Détournez , tarissez vos flots :

» Qu'il rentre en nos foyers que gardait son courage....

* Triste mère ! ce fils qu'appellent tes sanglots , Guidant de trois cents Grecs la retraite éclatante, Domptant la faim , la soif, et dix mille ennemis Que la rage ottomane en vain aura vomis , Marchera triomphant de Corinthe à Lépante.

* Le texte de ce chant incomplet s'arrêtant en cet endroit, j'ai cru pouvoir le terminer par qael(|aes vers qui retracent brièvement les £Bdt8 prodigieux contenus dans le beau précis inséré par M. Fauriel en tête dn morceau relatif à ce héros Klephte, dont le nom est rosté Cuaeux dans Gottfitantinopk et dans b Grèce entière, que son célèbre fils Odyssée défend encore.

Des fabuleux exploits cpi'égale son effort , Ce père d'Odyssée aura su nous convaincre, La mort seule pourra le vaincre \ Et son grand nom vaincra la mort.

NOTICE

Andrikos , après mille actions mémorables , prêt à retourner dans son pays natal , fut épié s^r les terres du gouvernement vénitien et livré par cette république au pouvoir des Turcs. Jeté cruellement dans les bagnes de . Constantin ople , il refusa sa liberté et une pelisse d'bonneur qu'on lui offrit pour prix d'une abjuration de apn culte et de sa cause : il aima mieux mourir chrétien et Grec dans les horreurs de sa captivité. En 1 798 , un ambassadeur de la ^république française demanda sa délivrance au grand-visir : « Mieux vaudrait me demander » trois millions y répondit le ministre ottoman , que la » liberté d'un tel bomme. »

KALIADOUKAS.

Que ne puis-je en oiseau prendre aux cieux mon essor,

Vers les mers de la sombre Ithaque , Lieux où pleure une Grecque , en nouvelle Ândromaque , Sur Kaliadoukas , non moins vaillant qu'Hector ! Comme un cygne ëperdu qui détruit son plumage , A sa tendre beauté sa main faisant outrage,

Arrache ses cheveux , bouclés en noirs anneaux : Son désespoir revêt l'attribut du veuvage , Un deuil plus triste encor que l'aile des corbeaux. Seide , au bord de la mer , sur une tour sauvage ,

Ses yeux , arrêtés sur les eaux ,

Interrogent à leur passage Les agiles esquifs et les pesans vaisseaux.

« Navires , barques , nefs légères , » Au départ du Valtos, au retour vers son port, » De mon époux absent vous a-t-on dit le sort ? )) ..^ Nous l'avons vu descendre aux rades étrangères : » Ses amis célébraient sa gloire en leurs chansons. » Un dard aigu roulait, sur une flamme ardente, » Les agneaux immolés à leur faim dévorante ] )> Et cinq beys, leurs captifs, leur servaient d'échansons. )»

NOTICE

Cette chanson , qui parait avoir été faite par un habitant des côtes de la mer Ionienne ^ porte un caractère doucement railleur; elle peint avec grâce Tostcntation d'une dou* leur conjugale, bientôt consolée par une joyeuse nouvelle. Le fond en est touché avec une finesse agréable. On m'excusera d'avoir mêlé les noms d'Andromaque et d'Hector au texte «qui ne les cite pas. Une analogie produite par l'idée du veuvage , m'a permis de faire cette légère altération à la chanson grecque ; elle dit littéralement que près de Mavrolimi , le Klephte et ses gensya^saient rdtir des moutons et avaient cinq iejrs prisonniers pour leur tourner la Broche.

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DIPLAS.

Lève-^oi, Diplas, prends la fuite :

Échappe aux dangers , Antonis \

Le Pacha lance à ta poursuite

Vingt drapeaux qu'il a réunis :

Altéré de ton sang , Moukordaris s'avance.

Quatre mille bourreaux fondent sur ton chemin,

Le cimeterre aux dents , la carabine en main.

« Qui? Diplas, Antonis, ftiir devant la vengeance,

» Tant que palpitera leur sein !

)> Non y non ; de leurs amis une élite indomptée

» Aux coups mortels oppose un cœur d^airain , » Conquiert la nourriture à sa faim disputée, » Par la poudre et le plomb semble être alimentée , » El plonge au cou des Turcs le glaive tout sanglant » Comme au sein du peuple bêlant. »

NOTICE

M. Faurîel fait remarquer la bizarre énergie des dernières expressions de ce chant , qu'il a traduites un peu crûment : « // a des braises d'élite, qui mangent la poudre comme pain et les halles comme viandes, et qui tuent les Turcs comme des moutons. » J'ai taché de rendre poétiquement ce tour étrange , sans en altérer dans mes vers la singulière originalité , image très- vive de la fureur avec laquelle la bouche des soldats déchire les cartouches pour amorcer leurs armes , et de la nécessité où sont les Grecs de se munir de poudres et de balles pour s'approvisionner de pain et de chair.

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