‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecsChapitre 16 sur 26 · LA NOCE · texte numérisé non relu

LA NOCE

DU

FILS DE ZIDROS.

ZiDRos , vieux défenseur des monts tbessaliens , Consacrant de son fils la nuptiale flamme , Convie au loin les chefs à fêter ses liens.

Lapas n^est point compté , lui , Fenfant de son ame ! Les pasteurs en tribut amènent leurs béliers Parés, sous des rubans, de sonores colliers*,

Lapas, qu^on oubliait, vient joindre à leurs ofirandes Un cerf apprivoisé, levant son bois hautain, Et couronné sous Tor, les perles, les guirlandes, De grelots frappant Tair de leur son argentin.

La foule émue, inattentive, '

N'aperçoit pas ce tendre soin ; \

Mais, de Lapas mère adoptive.

L'épouse de Zidros a vu son fils de loin :

« Arrive, aimable enfant! arrive! »

Cria sa maternelle voix, *i Des tapis aux primats! un tapis au convive » Qui revêtit un cerf d'un si brillant harnois! » *

NOTICE

On croit lire une églogue de Tbéocrite en parcourant cette chanson : on s'imagine être soi-même aux noces de ces belliq[ueux bergers , dont les usages dépeints avec autant de fraîcheur que de vivacité , se mêlent à une anecdote charmante et toute pastorale.

Zidros commandait ses Pallikares au canton d'Alassona et dans les alentours, en Thessalie. L'intrépidité de ce Klephte devint si terrible pour les gardes albanais , qu'il fallut souvent doubler leur solde pour les décider k le combattre.

NIKOS

AU

PONT DE PRAVL

Sue les rameaux d'un pin, que le vent balançait, Trois vigilans oiseaux, alignés dès Taurore, Contemplent les sommets que sa clarté colore : L'un, regardant Pravi, se plaignait et disait.

Et se plaint et redit encore :

<( L'assiégeant de Pravi lui-même est assiégé ;

)) Nikos, trois jours, trois nuits, dans les frimats plongé,

» Sans pain , n^a d^aliment que Tardeur des batailles ,

)) S'abreuve de glaçons sous les feux ennemis^

» Et sous les coups pleuvans il soutient, sans murailles,

)) Ses guerriers, peu nombreux, par lui seul affermis.»

Mais, à vaincre ou périr, enfin il les exhorte :

« Braves! en main le sabre! » a-t-il dit en marchant,

« Que la chaîne du pont cède à l'acier tranchant, »

Il court , et sa valeur plus forte

Précipitant sur son chemin Les Turcs en vils troupeaux dispersés par sa main , Tout fuit; et Pravi s'ouvre, et le héros l'emporte.

•ij^

«tJ*-'"

NOTICE

Les trois oiseaux, significatifs des périls et des adversités y reparaissent encore ici :

« L'un, regardant Pravi , se plaignait et disait , » Et se plaint et redit encore : »

Ces retours des mêmes expressions se rencontrent souvent dans les complaintes grecques. J'ai cru devoir conserver leur répétition en cet endroit , parce qu'elle tient à une formule particulière qui m'a paru gracieuse et nouvelle en notre langue, dont le génie propre et la souplesse , quoi qu'on en ait dit , se prêtent à toutes les imitations et à tous les emprunts , quand on sait la plier et quand on en cberclie bien les ressources.

Le Thessalien Niko-Tzaras ne mérite pas moins de célébrité dans la mémoire que ses hardis prédécesseurs : il concourut partout aux entreprises formées pour la destruction d*Alj et pour l'affiran crissement de la Grèce. Réduit , par l'épuisement de ses forces de terre et par l'abandon des Russes , à s'armer en pirate sur la mer Ionienne , il perdit la vie au mouillage de l'une des côtes de l'Epire. Un corps d'Albanais y rencontra ses gens c[ui s'approvisionnaient d'eau et de vivres ; sa valeur les dispersait déjà , lorsqu'un de ses propres pallikares , embusqué derrière un arbre , le tua d'un coup de fusil , par une cause de vengeance personnelle.

" LE PAPikS EUTHTME.

Atix murs d'Eurypolis marche l'altier Visir, De sa horde albanaise il poursuit nos Hellènes. Euthyme , ô digne apôtre ! il accourt te saisir ; Il soumit ta famille, et t'attend dans ses chaînes. Où donc , vieillard lettré ! dans quels lieux caches-tu Ta. science profonde et ta mâle vertu?.,.

Sur nos collines, dans nos plaines,

Tout s'attriste et pleure ton sort :

Ces sentiers qui vers noua guidaient ton saint transport, Ces bois qu'ont traversés tes cliarités .fréquentes , Ils te pleurent, hélas!... EUes pleurent ta mt>rt,

Les fontaines où, sur ce bord, Aimaient à s'abreuver tes lèvres éloquentes !

NOTICE

L'Archimandrite indiqué ci-dessus était trop connu des Épirotes pour qu'il fût besoin de le nommer dans le texte grec : j*ai inséré son nom pour nous dans la traduction. Oh ! c'eût été une favorable occasion que sa mort , pour un artiste subalterne , d'épuiser toutes les couleurs les plus noires de sa palette poétique ! mais quel exemple bien supérieur du goût exquis et juste imprimé aux Grecs par la nature , et de leur sobriété de paroles pour produire des efifets profonds ! Euthyme périt cruellement supplicié par les ordres d'Aly Pachà : ceux-ci , rejetant loin de la mémoire l'image de ses tortures , ne présentent que celle des regrets attachés à ses vertus , et que les pleurs versés dans tous les lieux consacrés par son auguste passage. Ils ne montrent plus de lui que ce qui doit lui survivre dans leurs pensées , l'ame et lé souvenir éternel.

Je pourrais appliquer une pareille réflexion à la plupart des héros célébrés' dans ce recueil : presque tous ont fini leur carrière par des morts violentes. Leurs chantres n'en parlent pas : cette omission uniforme devient une utile leçon littéraine.

LE

MONT OLTUPE.

Deux monts , régnant ensemble au séjour du tonnerre ,

Et rOlympe et TOssa disputent de fierté.

a Ai-je en toi , dit Olympe , un égal sur la terre ?

» Le pied des Musulmans , dont se rit ma colère ,

» Â de. ton front soumis foulé Thumilité.

» Ma vieillesse , indocile à leur race étrangère ,

» Porte en son sein la liberté.

» Géant majestueux consacré par les âges ,

» Mes flancs sont défendus par soixante torrens *,

» Mes quarante cîmes sauvages » Les versent dans la plaine , à grand bruit murmurans ,

» Sous les rochers de leurs rivages.

» Chacun a ses signaux , chacun a ses guerriers ,

» Rivaux des lilAes éperviers ,

» Et comme eux vainqueurs des orages.

» Un Aigle , roi des airs , s'est posé sur mon dos ^ » Dans sa serre il portait la tête d'un héros : » Cette triste pâture alimentait sa joie.

M Hélas ! qu'avais-tu fait , reste pâle et sanglant , . » Pour être d'un oiseau le jouet et la proie ? » — O toi , qui m'enlevas sous ton ongle insolent , » Repais-toi du beau sang qui m'animait naguères *, » Dévore ma jeunesse , Aigle , mange sa fleur ,

» Mange ; et , nourri de ma valeur , » Ma force agrandira tes ailes et tes serres. » Enfant de, Blakavas ** , armé pour mon pays ,

» Pourrais-je compter le grand nombre » Des Beys que j'ai vaincus , et des vaillans Spaïs )) Sur qui du noir trépfis i^a iQain étendit l'ombre ? ^ » Mais le vol de Ja mort ,, plus r^^pide que toi ^ » M'atteignit au combat , et t'attend après moi. »

tt^^Ê^^^tm^m^

* Le texte dit : k Mange, oiseau, ¥na jeunesse, mange ma bra\>oure ; ton aile en deinendra dune aulne et ta serre d'un empan, » Cet étrange passage n'ëtait pas facile à faire ressortir en notre langue ^ par un tour poétique qui ne détruisit pas la beauté forte et naturelle qui le termine.

** Le texte dit : «Jejiis Armatole à Louros et à Xéroméros. » J*ai substitué à ces mots la désignation d'enfant de Blàkavas , afin d'intercaler dans ce chant le nom de l'un des pâtres Klephtes, le plus fameux dans rÉpire et dans l'Étolie.

NOTICE

Cette ode, car on ne peut qualifier autrement une composition qui paitîcipe à la fois d^Homère et de Pindare , que peut-être son auteur ne connut jamais ; cette ode , dis-je , est comparable en hardiesse et en élévation à ce qu^on cite de meilleur en ce genre. On ne saurait lui reprocher judicieusement Taspect sauvage et singulier de son sujet : car il est pris sur nature dans les montagnes où4es oiseaux de proie se jouent avec les restes des mutilations^ humaines La fiction audacieuse des deux monts

qui débattent leur prééminence , et de leur langage figuré , déguise admirablement le fond terrible des cboses. C'est là surtout qu'éclatent les effets de ce$ élans , de ces bonds désordonnés avec art , de la muse lyrique. Tantôt elle inspire le discours insultant de l' Olympe au Kissavos , ( ou mont Ossa ) y tantôt elle apostrophe Faigle qui déchire une tête coupée ; soudain , c'est cette - même tête qui prend la parole ; et ses derniers mots plaintifs expriment les travaux et les dangers de la carrière belliqueuse des Klepbtes et des Armatoles. Que de rapidité , de chaleur , d'énergie y et d'essor extraordinaire dans cette seule ode !

Page 1