‹ Chants populaires de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 4 sur 146 · LA SOUMISSION · texte numérisé non relu

LA SOUMISSION

DE GARDIKL.

L> massacre de Gardiki est peut-être le plus horrible des crimes d'Al pacha, celui dont il a été parlé le plus et avec l'horreur la plus unanime. On en a plusieurs récits; mais celui qu'en a donné M. Pouqueville, dans dans le III° volume de son voyage, est, à ma connaissance, le plus complet et le plus intéressant de tous. Je devrais le copier en entier, si j'avais besoin de tout dire sur cet effroyable chapitre de la vie d'Ali; mais ce sera bien assez d'en retracer sommairement les circonstances principales. | Gardiki est, ou, pour mieux dire, fut une petite ville de l’Albanie, sur les frontières de l'Épire. Vers l'année 1768, ou peut-être un peu plus tard, cette ville fut en guerre avec Ali de Tébélen, lequel n’était encore alors qu'un petit bey aventurier, subsistant de menus brigandages. Dans une des rencontres de cette guerre, 1l fut battu et fait prisonnier, avec Khamko, sa mère, alors veuve, et avec Khaïnitsa sa sœur. La première était | abhorrée, dans toute la basse Albanie, pour ses intri-

gues et pour ses vices , pour son ambition et pour l'ardeur avec laquelle elle excitait Ali au brigandage et au crime. Khaïnitsa était trop jeune encore pour avoir l'occasion de se faire abhorrer personnellement; mais elle fut enveloppée dans la haine que l'on portait à sa mère ; et toutes deux furent indignement outragées par des chefs gardikiotes.

Au bout de quelque temps, les trois prisonniers furent relâchés, moyennant une forte rançon, et Khamko fit prêter alors à son fils le serment d'exterminer un jour les Gardikiotes, en punition des outrages qu'elle et sa fille avaient reçus de quelques-uns.

Α l'époque où Ali prêtait ce serment, il avait beaucoup à faire pour acquérir le pouvoir de le tenir ; et il ne l'accomplit pas aussitôt quil l'aurait pu. En 18r1r, Gardiki était encore florissant et libre, et même, avec Argyrocastron , la seule ville libre qui fût encore dans toute l'étendue de sa domination. Mais ce retard n'était point un oubli; on va voir qu'il en prit bonne usure.

Au mois de février 1812, il envoya une armée en Albanie, avec le projet avoué de soumettre Gardiki et Argyrocastron à sa domination. Il commença par cette dernière ville , qui avait passé jusque-là pour imprenable, et se rendit presque sans résistance. Gardiki, ayant plus à craindre, se défendit mieux ; et réduit à capituler, capitula du moins à des conditions honorables. Les plus importantes étaient, 1° que les Gardikiotes seraient traités par le vizir comme ayant toujours été ses amis, et que nul d’entre eux ne serait ni recherché ni molesté pour des faits antérieurs à la capitulation; 2° que soixante

et quinze beys des plus distingués du pays, et entre autres Moustapha pacha, Demir Dost, et Sali Goka, se rendraient comme otages à [annina, où ils seraient traités avec tous les égards dus à leur rang.

Peu de jours après leur arrivée à [annina, ces soixante et quinze otages furent jetés dans une prison pour y être étranglés au bout de quelques autres jours. Ali prit de nouveau, avec son armée, la route de Gardiki, et fit halte dans un de ses châteaux nommé Khendria, situé au sommet d’un rocher, peu loin et à la vue de Gardiki. À cette nouvelle apparition du pacha, la surprise et la consternation se répandirent parmi les Gardikiotes ; mais un héraut chargé de les rassurer ne tarda pas à paraître , pour leur annoncer que, si le vizir revenait si vite auprès d'eux, c'était par l'extrême empressement qu'il avait d'assurer leur bonheur, et pour inviter toute la population mâle de Gardiki, depuis l’âge de dixans, jusqu'à la dernière vieillesse, à se rendre sur-le-champ auprès du pacha, afin de recevoir les témoignages de son affection.

Les Gardikiotes hésitèrent à obéir : leurs alarmes n'étaient point dissipées par ce bénin message ; 1l y avait dans toutes ces démonstrations de tendresse de la part d'Al, quelque chose d'étrange à quoi ils ne pouvaient croire. Mais ils avaient déja fléchi : en livrant pour otages les hommes les plus puissants du pays, ils s'étaient comme livrés eux-mêmes ; et leurs courages n'étaient plus montés à l’idée de la résistance. Ils se décidèrent donc à accepter l'invitation du pacha, et prirent le chemin de Khendria avec de tristes pressentiments, se

retournant plus d'une fois pour regarder les murs de la ville natale, et les demeures où ils venaient de laisser leurs femmes et leurs filles. Toute la population mâle de Gardiki était là, au nombre de six cent soixante-dix têtes. Sur ce nombre, il n’y en avait peut-être pas cent qui fussent nés à l'époque où la mère et la sœur d'Al avaient été outragées, et probablement pas un seul de ceux qui avaient commis l’outrage.

Ali recut les Gardikiotes de l'air tendre et ravi d'un père qui se retrouverait au milieu de ses enfants, après une longue absence. Quand il les eut bien rassurés, biens caressés , il les pria d'aller l’attendre dans l'enceinte d'un caravanserail voisin, où il leur dit qu'il allait les suivre, et où il pourrait s'entretenir plus commodément avec eux de ce qu'il lui restait encore à Jeur dire. Les Gardikiotes se rendent au caravanserail; 15 y entrent; Ali les a suivis à la tête de ses gardes, et vient se poster à l'unique entrée de l'enceinte. Là, son projet et sa rage éclatent : il donne l'ordre à ses seldats de tirer sur les Gardikiotes, et de tirer jusqu à ce qu'iln'en reste pas un avec un souffle de vie. Les soldats refusent d'obéir; mais le massacre n'en aura pas moins lieu. L'infâme Athanase Vaïas, le chef des valets du palais, s'offre pour l'exécuter, avec ceux auxquels il commande. Son offre est acceptée, et aussitôt la porte et les murs du caravanserail se garnissent d'une hideuse valetaille de sérail qui, le fusil à la main, tire de tous côtés sur les Gardikiotes, que rien ne couvre, que rien n'abrite dans l'enceinte vide et nue où ils sont enfermés, et le feu ne cesse qu'au moment où il

n'y a plus ni bruit ni mouvement dans cette enceinte.

Pendant que cela se passait au caravanserail de Khendria, d'autres sicaires entrés à Gardiki les armes à la main, en arrachaient les femmes, après toutes sortes de violences et d'insultes, et les trainaient devant Khaïnitsa qui.......mais je ne veux point achever le détail de ces horreurs.

Je n'ai eu de la chanson suivante qu'une seule copie, qui n'est peut-être pas complète. Il me semble qu'il doit 7 manquer, à la fin, un ou deux vers. Elle ne comprend pas le massacre de Gardiki, mais seulement la reddition et la capitulation qui en furent le prélude. Le poète s'est arrêté à la partie la moins pathétique et à l'intérêt purement local et politique de son sujet. Peut-être la pièce fut-elle composée dans l'intervalle de la capitulation au massacre. Du reste, la forte impression de surprise et de tristesse que causa en Albanie, et même en Épire, la soumission des deux seules villes libres que l'ont eût pu croire jusque-là oubliées par Ali pacha , explique suffisamment l'existence de la chanson , et même le ton exalté et passionné du prologue. Il existe, sur le massacre de Gardiki, une ou deux autres pièces fort touchantes, que je n'ai pu me procurer.

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