Chants populaires de la Grèce moderne, réunis, classés et traduits
En 1816, au Palais de France, à Thérapia, par un jour d'octobre, je contemplais du haut de ma fenêtre le Bosphore et ses flots apaisés. Après une nuit orageuse, où un vent violent du nord avait jonché la rive de ces petits poissons que surprennent les vagues et qu'en se brisant contre les quais elles y jettent avec leur écume, le calme était survenu. On ne voyait ^ plus à la surface de la mer que la ligne des courants; on n'entendait plus que leur faible clapotement, à cet endroit du canal de Thrace où resserrés par 1 1 Airope et l'Asie, ils s'écoulent plus vite. Un vaisseau y naviguait en ce moment, et me cachait sous ses voiles détendues la montagne du Géant derrière laquelle montait le soleil à peine levé. Ce taisseau, c était V Alerte^ du port de Lorient. Mais à quoi bon
u PREFACE.
le nommer? Sa carène fatiguée sous les lames de l'Euxin et déjà vieillie n'a sans doute, après tant d'années, laissé de lui pour toute mémoire que son nom menteur légué à de plus véridiques héritiers.
Les allures de ce navire m'étonnèrent tout d'abord; mais je ne tardai pas à reconnaître qu'il ne manœuvrait plus. En effet, abandonné par la brise matinale du sud qui venait de tomber tout à coup, il cédait malgré lui à la force des courants, et comme ces courants chassés de la mer- Noire portaient droit sur la pointe de Thérapia que nous habitions, le vaisseau .s'en rapprochait sensiblement; bientôt même il l'aborda par le travers, mais sans endommager ni ses murailles, ni lesnôtres qui touchaient de si près au fleuve amer. Et comme il n'était plus qu'à quelques pieds de ma fenêtre, le capitaine que j'interrogeai, m'expliqua, tout en flottant,, que, trompé par son pilote, et surpris par le calme, il allait, à la faveur de ces mômes courants qui le faisaient reculer, se laisser glisser jusque dans notre petit port de Thérapia, où il jetterait l'ancre.
Malheureusement quelques maisons en bois comme la nôtre bordaient aussi le quai, et tandis que le vaisseau ne gouvernant plus descendait toujours, un peu plus loin que le Palais de France, son beaupré
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porta contre le mur ou pour mieux dire contre la cloison de la demeure d'Aleko Soutso, cousin du prince Michel que nous avons connu et aimé à Paris. Le beaupré, après avoir poussé en avant les solives et les planches de la chambre occupée par Aleko Soutso, s'en dégagea de lui-même; mais un peu plus bas revenant à la charge, et plus hostile cette fois, il perça de part en part un élégant petit kiosque qui avançait alors entre l'entrée du port de Pharmakia et le Bosphore, et il en ressortit par le toit comme un tuyau de cheminée.
Ce kiosque appartenait au fils du docteur Desylla, célèbre médecin qui avait épousé en secondes noces la princesse Euphrosine Caradgea, surnommée pour ses malheurs la prince.'ise infortunée. Le jeune Desylla vint aussitôt se plaindre du délit et en exposer les pressants dangers à l'ambassadeur, qui m'envoya sur-le-champ les constater et y porter remède. Je trouvai la petite maison tellement embrochée par le màt provocateur, que le vaisseau s'était arrêté de lui-même après cet acte de violence; et, pour le dégagerj il fallut sans hésiter scier le beaupré ras de la cloison. Cela fut exécuté promptement avec force excuses du capitaine, et tout autant de politesses envers moi delà part delaCocconitza, épouse du jeune pro- ,
IV PnEFACE.
pnétaire:ellen'oubliapas môme au milieu de nos agitations et de ses inquiétudes, la confiture et le sorbet hospitaliers qu'elle crut devoir à notre importune visite. L'architecte du Palais de France estima le dégât : le tout coûta peu, et fut bien vite réparé, car la foret de Belgrade, notre voisine, offrait alors des ressources toutes prêtes pour radouber les navires comme pour construire les palais.
De tous les individus mêlés à l'aventure, je fus le seul à en retirer un véritable profit; car ces^ relations nées du hasard ne devaient pas cesser, et il me fut donné pendant quelques années, sur ces divans rétablis et sous ces lambris redorés, d'apprécier dans toute sa pureté et son élégance l'idiome grec dor* j'étudiais déjà les mystères.
Il m'était resté, pour remplir jusqu'au bout ma mission, le devoir de visiter aussi le mur en planches troué au premier abordage dé l'indocile vaisseau. Là, ma tâche fut plus facile encore. Je connaissais Aleko Soutso; il me raconta lui-même en riant sa surprise à la vue de cette pointe de mât qui avait frappé si lentement mais si irrésistiblement à sa porte. « Mon ami, » me dit-il , et il me montrait en parlant ainsi, un homme d'une douce figure qui paraissait avoir cinquante ans, « mon ami écrivait le
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a dos appuyé contre les parois qui font face à la mer, « quand il s'est senti doucement poussé en avant; sa « plume a tremblé, son inspiration s'est arrêtée; et, c( en se retournant, il a\u l'ennemi s'introduire et « se retirer presque aussitôt. »
Cet écrivain si bizarrement interrompu dans son labeur, c'était le poëte Christopoulos dont les chansons manuscrites ou imprimées charmaient déjà les vingt millions d'Hellènes qui parlent encore la langue d'Homère. Christopoulos voulut bien ne s'effrayer ni de mon titre d'étranger, ni de ma qualité diplomatique, ni même de mon inexpérience de la langue qu'il maniait si bien. Il me permit de le *evoir souvent. 11 n'osait sans doute, pour me chercher, franchir le seuil du palais de l'ambassade, mais les grands déserts qui entourent, léni-Keui, Kalender et Thérapia nous rapprochèrent fréquemment l'un de l'autre : et nous nous rencontrions chez les princes Morusi, dont la maison lui était constamment ouverte.
C'est à Christopoulos que je dus plusieurs des chants populaires que je recueillais alors et dont je fis paraître plus tard les premiers fragments. Ami de la poésie antique, et partisan classique de la mythologie, il faisait grand cas néanmoins de la muse