‹ Chants populaires de la Grèce moderne, réunis, classés et traduitsChapitre 2 sur 187 · VI PREFACE · texte numérisé non relu

VI PREFACE

populaire. « C'est-elle, » disait- il, « qui nous a cona serve les traditions de notre résistance à une « longue servitude. C'est elle qui prépare notre « affranchissement. Elle entretient le patriotisme et « le courage dans nos montagnes indépendantes à « demi; elle en renvoie l'écho jusque dans nos îles « les plus asservies, enfin elle nous initie à la li- « berté. »

— c( Quoi donc? » me disait-il un jour sous les ombrages du jardin des princes Morusi, qui confinait au nôtre, et où le bruit du Bosphore et la curiosité des quais ne pénétraient pas ; « croyez-vous parce que c( j'ai chanté Éros et Bacchus, et parce que mes « cheveux blanchissent sur ma tête, croyez-vous « que je ne brûle pas à mon tour de ce feu national {( qui éclate dans nos hymmes guerriers? Ah! comme « ces héros de Souli, morts pour la Grèce, je m'in- « digne de notre honte et de nossouffrances. Les avons- « nous donc méritées? Faut-il toujours argumenter « contre nous de quelques défauts, nés de la barce barie de nos oppresseurs et inhérents à l'esclavage? « L'islamisme étouffe et corrompt tout ce qu'il « touche. Où en seriez-vous, vous-mêmes, si Charles « Martel n'eût repoussé pour jamais des Gaules les « Sarrasins? Remarquez-le bien, l'Espagne n'a eu

PREFACE. Yi,

(( le siècle de Calderon et de Cervantes qu'après avoir (' chassé les Maures; et la littérature allemande date « de la levée du siège de Vienne. Enchaînez les « muses mômes sur notre Parnasse, leur primitive c( demeure, et,elles resteront muettes. i>

Puis, souriant lui-même à ces rapprochements historiques, et s'animanl au souvenir de son modèle favori : « Non, » ajouta-t-il : « Anacréon n'eût pas a chanté le nectar de Scio, si les lois de Selon avaient « foudroyé les vignes ! Sa lyre n'eût jamais vanté la (( heauté de son amie, si un eunuquenoir à Athènes, « presque ému de ce délicieux portrait, avait pu la « ravir pour le sérail de son maître ! Et pourtant, Ci même sous le glaive des Osmanlis, notre poésie n'est « pas morte. J'en atteste tous ces cris de la muse na- « tionale, qui résonnent sourdement mais sans s'étein- « dre, de Trébisonde jusqu'en Chypre. Notre langue « se purifie peu à peu du limon impur du dialecte de tf nos envahisseurs, comme si elle commençait ainsi « à secouer une part de leur joug. Le reste tombera « bientôt, repoussé par notre nîition tout entière. « N'en croyez pas ces Anglais qui, évitant nos mon- « tagnes, pensent nous connaître pour avoir trace versé nos plaines au galop, et nous accablent, à « leur retour chez eux, de dédain et d'invectives î

viii PREFACE.

c( Ces insulaires, si fiers de leur liberté, refusent « d'en faire l'essai dans celles de nos provinces que i( nos malheurs leur ont soumises. Ah! leur plus « grand poëte augurait mieux de notre avenir, lui « qui voulut mourir pour notre cause.

« Lisez, lisez nos poésies populaires, et vous « verrez que notre idiome, moderne a gardé bien des « vertus de l'antique, et là : où il diffère, n'oubliez « pas que nous avons dû céder nous-mêmes au poids « des âges, et que la belle langue d'Athènes éprouva « jadis les mêmes péripéties : son plus éloquent in- « terprète, Platon, l'avoue par la bouche de Socrate. « Ne savez-vous pas, dit-il, que les expressions « originelles ont été altérées par les poètes pour « ajouter à l'élégance du discours, et que les mots « n'ont pas moins souffert de cet effort pour les « embellir, que de la marche du temps?— C'est le « déclin que subissent inévitablement toutes les « œuvres humaines; et notre langue, vous en conte viendrez, a, mieux que ses sœurs, résisté à la « lente corruption des siècles. Comparez, et jugez « vous-mêmes; y a-t-il si loin de Tyrtée à Rigas? »

Je me souviens de ces paroles, comme si je les entendais encore s'échapper de la bouche du moderne Anacréon, et je les consignai dès lors sur le

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