‹ Chants populaires de la Grèce moderne, réunis, classés et traduitsChapitre 3 sur 187 · PRÉFACE. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. IX

journal où je reproduisais les plus \ives impressions de ma \ie orientale. Chaque fois que je le parcours, je leur obéis encore; je reprends en main les chants de la muse populaire. Je m'exalte, je m'attendris en les feuilletant. Et n'est-ce pas aussi un hommage à la mémoire de Christopoulos, que cette traduction dédiée à mes compatriotes pour leur faire aimer les siens?

Oui, ce recueil devient pour moi comme une suite de mes souvenirs de voyage; c'est une de mes anciennes jouissances que je cherche à rajeunir et à communiquer; et la mémoire en est pour moi si puissante que, même aujourd'hui quand je relis le texte pièce à pièce, mon imagination passe pardessus, et s'envole toujours vers les temps et les lieux où je le lus pour la première fois.

Ainsi les chants historiques rassemblés au pied du Pinde, et dans le voisinage de Souli firent briller à mes yeux les premières étincelles de ce feu sacré qui allait embraser les îles et le continent grecs jusqu'au triomphe si partiel encore de leur indépendance : ces soupirs des enfants d'Argos et des bergers de Sicyone pour la liberté semblent résonner à mon oreille, tels qu'ils s'échappaient à voix basse en 1820, quand je venais de prophétiser aux Caloyers

X TREFACE. \

de Jérusalem, épouvantés de ma hardiesse, des

jours sanglants suivis d'une prochaine renaissance, i

Les chansons klephtes me représentent encore ces j

grandes ombres de l'Olympe que j'apercevais se 1

dessinant sur le ciel le plus pur, par delà les plaines \

de la Livadie; ces roches immenses que je gravissais \

jusqu'aux sommets^des monts Géraniens, ces forêts i

enchaînant l'un à l'autre leurs vastes abris, comme j

un asile ouvert aux Pallicares fièrement rebelles, :

enfin les pics inaccessibles des montagnes de la Lo- ■

cride et de l'Épire que mes regards contemplaient, i

lorsque, assis sur les penchants de la citadelle de ;

Corinthe, lassé d'admirer les mers d'Épidàure et \

d'Égine, je voyais par-dessus les ondes du golfe de ■

Lépante le soleil se coucher derrière Missolonghi. \

Le tableau se prolonge et me rappelle, avec les j

chants divers que j'y ai réunis, les lies de l'Ar- \

chipel; Milo, d'où je n'enlevai pas seulement la Vénus ',

vraiment victorieuse condamnée à périr sous le mar- ■

teau musulman, mais encore beaucoup de ces chan- \

sons éphémères de toutes les rades, que les marins \

y apportent et y perpétuent : Naxos qui me livra ;

de précieuses légendes; Chypre où l'hospitalité du ]

palais et de la chaumière, à Cythère comme à Idalie, !

me dota de ces poésies qui peignent le mieux le cœur :

rr.ÉFACE. XI

et les coutumes du peuple; enfin Scio, dont les jeunes filles, vouées à une si terrible extermination, entourant sur leur plage le jeune étranger avec une gracieuse et familière innocence, lui apprirent en riant les vers qu'elles chantaient le soir à l'ombre des orangers.

A l'aide de mes romances, je retrouve à Constantinoplc ces soirées où les princesses grecques déroulaient pour moi les cahiers des stances et des couplets dont elles avaient amusé leur adolescence, entremêlant les sons nationaux du téorbe aux barcarolles et aux canzonette de l'Itahe que le piano européen accompagnait ; puis mes chasses dans le désert de Kila, aux sables de Domous-Déré, sous les forêts profondes qui entourent les aqueducs de Juslinien, où nos guides comme nos hôtes, pour égayer nos longues marches et nos oisives veillées, repassaient les fredons de leur jeunesse : je crois toujours les voir s'arrêter en me les dictant, et appuyer sur les traits caractéristiques, à leur sens, de la beauté des légendes, accolant aussi à un texte bizarre un commentaire plus bizarre encore.

En relisant les chants badins et de danse, il me semble recevoir une fois de plus les confidences de mon ami Yorgos le pilote, quand aucun écueil

XII ' PRKFACF.

n'inquiétait sa vigilance , et qu'insouciant des manœuvres du vaisseau en pleine mer, il souriait complaisamment d'avance aux joies delà saison rigoureuse, aux rondes et aux chansons de l'île de Cimoli, chef-lieu de ses plaisirs de l'hiver ; Cimoli éternel rendez-vous des pilotes inactifs qui attendent gaiement tous ensemble la première hirondelle comme la première voile de l'Occident pour braver les bas-fonds de la mer Icarienne, les orages de l'Euxin, les Cyanées, et les roches pittoresques de l'Hellespont.

Enfin, les distiques dont chaque îlot et chaque village, pour ainsi dire, ont accru le nombre, me ramènent vers les îles des Princes où je commençai à les recueillir, et à la fois vers mes longues promenades maritimes autour des caps asiatiques, pendant le calme et la sérénité des *plus belles nuits orientales. Mais quoi ! ébloui de tant d'images revenues, de tant de noms harmonieux, de tant de réminiscences classiques, voilà que je m'oublie encore ! de grâce qu'on me pardonne mes lointaines digressions; je reviens, et je finis.

En Grèce, la poésie populaire n'est pas seulement le miroir de l'esprit, de l'intelligence et des goûts d'une nation, c'est encore une part essentielle de son

TREFACE. xm

lîisloire. A travers le recueil que je présente aujourd'hui à mes lecteurs, ils peuvent suivre dans un ordre à peu près chronologique les espérances et les progrès des Hellènes depuis le jour de l'asservissement jusqu'à la première heure de l'indépendance. Et quand les écrits de chaque matin pèsent et balancent les diverses méthodes tentées pour introduire la civiHsation en Orient, il [ne peut être hors de propos d'appeler une fois de plus l'attention sur le peuple qui doit jouer le rôle principal dans ces nouvelles destinées. Or, c'est ce même peuple dont les rois de l'Europe ont aidé jadis le réveil, quelquesuns de leurs efforts, presque tous de leurs vœux.

Je m'arrête. La muse de la Grèce va parler plus haut que moi. Elle saura conquérir pour ses enfants la faveur universelle, comme elle a su leur présager déjà le triomphe de la Croix et de la liberté.

AVERTISSEMENT

Les chants populaires que j'avais recueillis en Orient de 181 G à 1820, comme ceux que M. Fauriel a publiés en 1824 et 1828, se sont échappés difficilement et l'un après l'autre du sol où ils n'avaient encore, pour ainsi dire, qu'un retentissement clandestin. La Grèce était alors ou peu visitée des voyageurs, ou soulevée par les apprêts et le développement de la guerre de l'indépendance; et j'ai dû dans mon premier travail rapprocher bien des fragments ^ réunir bien des feuilles éparses, et choisir parmi des manuscrits confus, ou dans des textes imprimés çà et là, en Allemagne, en Russie, et à Athènes.

Quant à la collection presque complète que Je soumets aujourd'hui au public, j'y ai étendu et élargi

XVI AVERTISSEMENT

l'application de ma méthode : j'ai recherché les dates, classé les genres; et, conservant les leçons qui m'ont paru les plus naturelles, j'ai nettoyé de mon mieux le chant rustique de l'alliage qui pouvait nuire à sa primitive valeur. Pour cet effet, je n'ai négligé ni perquisitions ni études, et j'ai mis tous mes soins à reproduire la chanson telle qu'elle s'est primitivement envolée des montagnes et des îles qui l'ont vue naître. Puissent mes essais en perpétuer le charme et en prolonger l'écho !

Page 1