IV
Mère, quand j'avais huit ans et que, tout petit, je vous demandais pourquoi je n'avais plus de père, n'avezvous pas laissé tomber votre quenouille? et, me pressant dans vos bras, me baisant ardemment, ne m'avez-vous pas dit : Vis, mon cher fils, vis pour venger ton père?
Et vous me racontiez vos nombreux combats, vos petites armées, les grandes flottes de l'ennemi, tous les exploits de mon père. Et, quand vous l'avez vu tomber sous vos yeux et sous les miens, n'avez-vous pas demandé à Dieu que je vive, et que je vive pour le venger?
Et vous me disiez que vous m'avez emporté, serré dans vos bras, sur les cartouches, dont votre tablier était plein. Vous m'avez montré votre sein noir de poudre, vos mains meurtries, vos pieds enflés, et vous avez demandé à Dieu que je vive, que je vive pour venger mon père.
iU CHANTS HEROÏQUES
Et vous m'avez dit que, quand je serais grand, jo porlci'ais, comme mon père, un sabre à la ceinture, pour combattre vaillamment comme lui, pour tomber sur la Turquie, la brûler, la dévaster. Et maintenant vous ne demandez pas à Dieu, mère, de me voir revenir vainqueur?
vin
Voilà que l'heure tant désirée est venue. Donnez, mère, donnez mes vêtements de guerre. Je ne les quitterai plus avant qu'on ne me coupe en morceaux. Donnezmoi encore un baiser sur les lèvres et sur les yeux; et ditesmoi Jièrement: Prends tes armes, mon fils; rapporte-les, ou meurs.
— « Où vas-tu, mon fils? Arrête encore un instant, arrête, que je mette ces balles dans ton tablier. Cours, et quand il t'en faudra d'autres, au lieu de revenir sur les pas, crie : Des cartouches, mère, des cartouches. Je le remplirai encore, et si tu dis, mère, je tombe, c'est moi, moi-même qui prendrai ton sabre à ta place.
« Ne pars pas ; une minute encore. Réponds, mon fils, réponds : est-ce que les femmes ne vont pas à la guerre? n — 0 mère, restez tranquillement avec les autres mères. Inclinez vos genoux devant les saintes images, et priez Dieu qu'il vous fasse'voir votre enfant vainqueur.
DE I.A (iFERRK DE I.i:!<nEl'ENI)ANCE. 115
Et d vous apprenez, mère, qu'il est mort en combattant, ne pleurez pas, mais fêtez cette journée... — « C'est assez, mon fils, c'est assez. Montre-moi le chemin (lerÉpire; je veux encore voir autour de moi les Armatoles, le feu partout. Et puissé-je m'élancer moi-même, le 'sabre à la main !
« C'est là, c'est là que je veux aussi exercer ma vengeance ; plonger celte épée dans la poitrine de l'ennemi. Je veux gravir encore les précipices et les ravins, voir la Turquie devenue un incendie immense, et si je tombe et meurs, tomber au milieu de la lutte sanglante. »