‹ Chants populaires de la Grèce moderne, réunis, classés et traduitsChapitre 98 sur 187 · CHARON ET LES AMES DES MOUTS · texte numérisé non relu

CHARON ET LES AMES DES MOUTS

Pourquoi les montagnes sont-elles affligées? pourquoi demeurent-elles obscurcies? Est-ce le vent qui leur fait la guerre, ou la pluie qui les bat? Ce n'est ni la pluie qui les bat, ni le vent qui leur fait la guerre. C'est Charon qui les traverse avec les morts.

Il pousse les jeunes en avant, les vieux par derrière, et il tient enfdés sur sa selle les petits enfants délicats.

Les vieillards le prient, les jeunes gens l'implorent. « Clier Charon, campe au village, campe à la fontaine « froide, pour que les vieux y boivent, que les jeunes y '« jouent au disque, et que les tout petits y ramassent u des fleurs. »

— Je ne m'arrête ni au village, ni à la fontaine froide, les mères n'auraient qu'à crier, puis elles reconnaîtraient leurs enfants : les ménages se rejoindraient, et il n'y aurait plus de séparation possible. —

i74 LÉGENDES.

AXXIV

CHARON ET LE BERGER i

La voyez-vous, celte montagne si grande et si haute (|ui a des nuées à sa cime et de la brume à ses pieds? Un berger dégringolait de ses sommets; il a sa calotte de travers, et le rouleau de son turban serré. Charon, qui l'épiait du haut d'une roche, descend le défilé, et l'y attend.

— Bonjoui', mon Charon. —

— Bonjour, mon garçon. Doù viens-tu, garçon? (iarçon, où vas-tu?

— Moi? je viens de mes brebis; je vais chez moi cheicher ma provision de pain, et je m'en retourne.

-r- Et moi, mon garçon, iJieu m'a envoyé pour prendre ton âme.

— Mon âme? je ne la livre pas ainsi : je ne suis ni faible, ni malade. Eh bien! voyons donc, luttons sur l'aire de marbre. Si je suis vaincu, mon Charon, tu auras mon âme; si je suis vainqueur, j'aurai la tienne. —

Ils se sont saisis; ils ont lutté trois jours, deux nuits; et à la troisième aurore, à la petite pointe du malin, le garçon porte une botte qui met Charon en colère. Charon le tire par les cheveux, le terrasse; on entend le jeune homme soupirer et gémir profondément.

— Laisse-moi, Charon, laisse-moi trois jours encore. Deux jours pour manger et boire, l'autre pour me promener. J'ai à voir mes amis et mes parents; j'ai une femme trop jeune pour être veuve ; j'ai deux enfants tout petits

aussi; il ne faut pas. qu'ils restent orphelins. Mes brebis ne sont pas tondues, et mon fromage est encore dans la terrine. —

Et voilà que, vers l'heure du repas du soir, Charon l'acheva.

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